3. L'influence de Harnack
Malgré ces oppositions, le maître de Berlin eut une énorme influence, moins par ses thèses que par la quantité et la qualité de ses travaux d'érudition. La grande collection des Texte und Untersuchungen et les ouvrages édités dans les Griechischen christlichen Schriftsteller constituent un ensemble indispensable pour qui entreprend un travail scientifique sur l'histoire du christianisme. Quant au Lehrbuch der Dogmengeschichte, souvent réédité, reproduit anastatiquement, il a servi d'instrument de travail à des générations d'historiens du dogme chrétien.
Il faut convenir néanmoins que, dans le domaine de l'interprétation des documents, l'œuvre de Harnack a beaucoup perdu de sa valeur. Certes, il a mis en évidence que l'Église s'est créée peu à peu et qu'elle ne s'est véritablement constituée que vers la fin du second siècle. De même, il a eu raison de souligner l'importance des hérésies dans la formation du dogme, de la liturgie et de la hiérarchie. Mais il n'a pas suffisamment montré l'existence, dès les origines du christianisme, d'un certain nombre de données sociologiques, qui se manifestent par un embryon de dogme, de liturgie et d'organisation dans chacune des Églises particulières. Il n'a pas non plus senti que les « hérésies » étaient peut-être moins des nouveautés que des résurgences de tendances plus anciennes, en face desquelles l'Église devait prendre des positions précisément parce qu'elles exprimaient une certaine forme de christianisme.
En fait, le plus grand reproche qu'on puisse faire à Harnack, c'est d'avoir méconnu les origines juives du christianisme. En insistant sans cesse et sans réserve sur son aspect « grec », il a contribué à orienter dans cette direction l'ensemble des savants. Aujourd'hui encore, beaucoup restent fidèles à cette orientation et minimisent indûment l'aspect « juif » du christianisme.
Les vues « hellénisantes » de Harnack doivent être complétées par une analyse objective de tous les éléments juifs qui se font jour dans les documents chrétiens, surtout les plus anciens. Mais il faut encore faire remonter cette « hellénisation » jusqu'à l'époque préchrétienne au sein même du judaïsme. Il est impossible, en effet, de séparer le christianisme du judaïsme d'où il est sorti ; il est impossible aussi de comprendre le judaïsme en dehors de son cadre « hellénistique ». En ce domaine, malgré son immense richesse, l'œuvre de Harnack n'est que d'un faible secours pour l'historien du xxe siècle.
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