WINTER SLEEP (N. B. Ceylan)

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Sur les traces d’Aydin

Cheveux et barbe poivre et sel, le col de son manteau relevé, démarche lente, allure de sage, Aydin bénéficie de la stature de Haluk Bilginer, un remarquable comédien de la scène turque. Il est de presque toutes les séquences et la mise en scène épouse ses déplacements. Nous sommes avec lui quand il marche dans la nature. Il apparaît d'une compagnie agréable quand il s'adresse aux clients de son hôtel. Nous sursautons quand éclate la pierre jetée par un enfant contre le pare-brise de son pick-up. Son portrait s'étoffe au gré des confrontations avec les personnages que les événements font surgir peu à peu. C'est Hidayet, chauffeur, contremaître et homme à tout faire, qui rattrape l'enfant qui a lancé la pierre et le ramène à son père, Ismail, homme fier et ombrageux. Celui-ci tout juste sorti de prison et incapable de payer le loyer qu'il doit à Aydin pour la misérable maison qu'il partage avec sa femme, son frère, Hamdi, imam du village, et leur mère. Aydin préfère rester dans sa voiture. Il prétendra plus tard à peine savoir que son avocat a envoyé un huissier saisir des biens chez ses locataires. Il préfère peaufiner l'éditorial qu'il rédige chaque semaine pour une feuille de choux locale, repoussant d'autant le moment de se lancer dans son ambitieux projet d'histoire du théâtre turc.

Le film ne condamne personne, il montre des personnages en proie aux affres de l'existence. Leurs actions, leurs motivations révèlent leur personnalité et permettent de nous éclairer sur des attitudes ou des propos antérieurs. Ceylan emprunte moins à Tchekhov qu'à la comédie humaine que l'écrivain et dramaturge n'a cessé de dépeindre avec lucidité. Un théâtre social où aigreurs, lâchetés, illusions perdues, jalousies mesquines, comportements incohérents, idéaux dévoyés peuvent être tant bien que mal dissimulés ou instrumentalisés par des déclarations de principe et des échanges à prétention philosophique. On ne saurait ainsi mettre au crédit du film les propos filandreux sur le mal de la sœur de Aydin, Necla, qui vit elle aussi à l'hôtel. La controverse apparaît surtout comme prétexte à un rapport de force. Aydin raille ses théories d'un air vaguement supérieur tandis que sa femme en profite pour s'opposer à lui.

Il arrive aussi parfois que des vérités proférées provoquent des blessures d'amour-propre, des ruptures qui semblent irrémédiables. La fin de Winter Sleep laisse entendre que dire à quelqu'un ses quatre vérités peut au contraire susciter un changement positif. Le film s'achève sur cette note d'espoir, qui n'est peut-être qu'une phase de rémission, avant que le couple ne replonge dans les ornières du désamour et du renoncement.

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Jacques KERMABON, « WINTER SLEEP (N. B. Ceylan) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/winter-sleep/