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BOULGAKOV SERGE (1871-1945)

La sophiologie

C'est en fonction des problèmes cosmologiques que Boulgakov a d'abord invoqué l'idée de la Sophia. Dès son autobiographie, il se déclare rallié philosophiquement à Kant plutôt qu'à Marx : « Il m'était nécessaire de vérifier Marx par Kant et non l'inverse » (Du marxisme), et plus précisément à la théorie des idées dans sa version chrétienne formulée par Grégoire de Nazianze. Sa pensée apparaît alors comme déjà théologique. À cause de cette vision chrétienne, qui l'éloigne de l'idéalisme pur, Boulgakov repousse une théorie des idées qui séparerait l'immanent du transcendant, et il insiste sur l'immanence. Pour lui les idées, auxquelles nous n'accédons qu'en contemplant le monde, participent aussi du monde en tant que fondement idéal de ce dernier. Boulgakov s'affirme comme un idéaliste d'un style nouveau : il déclare chercher « la voie qui mène à l'orthodoxie en passant par l'esprit moderne ». Il constate que la théologie des Pères de l'Église n'a pas reconnu dans le monde ce principe idéal qui fonde son unité et que l'esprit moderne a discerné : la sagesse créée. Mais celle-ci est objet, non pas de spéculation, mais plutôt de vision (comme dans les poèmes de Soloviev, plus « sophianiques » encore que sa philosophie) et est liée à une Weltanschauung de l'univers comme créé.

Au cours de son évolution dans un sens de plus en plus théologique, Boulgakov a rattaché cette sagesse créée à la divinité. Certes, la Sophia n'est pas une personne divine, mais elle se présente à nous comme avec un visage personnel. Car la Sophia existe d'abord en Dieu. Celle-ci est l'idée du monde éternellement préexistante en Dieu. Elle contient les paradigmes de toutes les créatures, et son unité idéale se reflète dans la multiplicité du monde créé. Elle est comme le visage féminin de Dieu, reflété sur ce monde, et elle a pour réplique la Sophia du monde créé.

Par la notion de Sophia, Boulgakov a pensé l'antinomie de l'idée de création, comme la kabbale l'avait fait déjà. Il faut dire que le monde est créé, distinct de Dieu, mais sans toutefois s'opposer à lui, sans constituer un principe « autre », autonome et étranger à Dieu. L'être créé est être et non-être à la fois ; mais le non-être, pour Boulgakov, c'est l'être en processus de devenir, en situation de manque d'être et non en plénitude, en soi. C'est l'être qui ne possède pas l'être par soi, mais le reçoit en communiant à l'être divin. La distinction ontologique doit demeurer entre Dieu et la créature, jamais résorbée, ni résorbable, et ce qu'elle peut avoir d'offensant pour la créature est comblé par la Sophia, principe de manifestation de Dieu dans le monde créé.

Si cette œuvre traite avec une profondeur admirable de la création, il faut remarquer qu'elle laisse par contre entier le problème du mal. Boulgakov se proposait de traiter celui-ci, mais il ne l'a finalement jamais fait, de sorte qu'il a abordé le thème de la sophiologie plutôt qu'il ne l'a élucidé. Il a perçu la nécessité de la sophiologie pour fonder la cosmologie et l'anthropologie, et les unifier. Il a su éviter les excès gnostiques de Soloviev, qui identifiait la Sophia avec un « éternel féminin » en Dieu, ce qui revenait à dédoubler la divinité. Il a voulu dégager la portée théologique de l'intuition sophiologique : l'humanité, et plus profondément toute la sagesse du monde, a son origine et son existence d'abord en Dieu. Sous ce jour, la sophiologie apparaît comme l'effort suprême de l'esprit pour comprendre le dogme de l'incarnation du Verbe.

Boulgakov toutefois s'est efforcé de penser, par la sophiologie, non seulement[...]

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Écrit par

  • : directeur du Centre d'études Istina et de la revue Istina

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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