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RENÉ LEYS, Victor Segalen Fiche de lecture

René Leys nous surprend à plus d'un titre. Publié en 1921, après la mort de Victor Segalen (1878-1919), ce texte se veut résolument moderne, en affichant son dégoût pour le roman d'inspiration naturaliste, sa « haine de l'auteur » et son « mépris du sujet » (projet d'article intitulé « Sur une forme nouvelle du roman ou un nouveau contenu de l'essai »). Une ironie féroce maintient le narrateur à distance de son livre, dont il annonce d'emblée l'échec. Dans sa correspondance, Segalen présente son travail comme l'envers parodique d'un autre de ses projets, Le Fils du Ciel, demeuré inachevé. En dépit de ces apparentes réserves, on se trouve pris dans les fils de cette intrigue « simili-policière de la vie pékinoise » (lettre à Jules de Gaultier, 11 janvier 1914), et ébloui par la maîtrise de l'auteur.

Un roman dédoublé

Les premières lignes de René Leys déroutent le lecteur en l'informant de sa méprise : le livre qu'avait souhaité l'auteur n'existe pas, il y a renoncé. Tout comme manquent les « documents dits humains » qu'il projetait de procurer, contrefaisant ainsi la Préface de La Faustin d'Edmond de Goncourt dont il récuse les thèses sur le roman. Dans un projet d'article datant de 1910, Segalen vilipende le personnage haïssable entre tous, l'auteur. « Celui-là qui sait invraisemblablement tant de choses, et les étale avec impudeur. Celui-là qu'on sent partout sans qu'il ait souvent le courage de paraître. » Il dénonce aussi les faux-semblants du récit.

Mais si Segalen nous informe de ce qu'il rejette en matière de roman, il s'avère moins disert quant à la nature du texte qu'il propose. Sous la forme de notes rédigées à la première personne, René Leys se présente comme le journal d'une relation entre le narrateur, nommé Victor Segalen, et son professeur de chinois, René Leys. Rapidement l'élève se montre subjugué par les connaissances que son professeur possède sur la Cité interdite. Dès lors une intrigue complexe se noue entre les deux personnages, l'un questionnant avidement, l'autre répondant, aspiré qu'il est par le vertige de plaire à son auditeur. René Leys affirme pénétrer à sa guise dans le Palais impérial. Puis il dit faire partie de la police secrète, avoir déjoué des attentats, être devenu l'amant de l'Impératrice, autant de confidences dont le narrateur ne peut vérifier l'authenticité.

Cette trame narrative a sa source dans la biographie de l'auteur. Lorsque Victor Segalen rencontre Maurice Roy, en mai-juin 1910, il est accaparé par la rédaction de deux livres : Stèles et Le Fils du Ciel. Maurice Roy, un jeune Français de dix-neuf ans, apparaît comme l'homme providentiel. Il parle couramment le pékinois ainsi que de nombreux autres dialectes, semble rompu aux traditions chinoises et laisse entendre qu'il a ses entrées dans la Cité interdite. De professeur de chinois, il devient un conseiller, une source d'informations et surtout un lecteur attentif pour Le Fils du Ciel qui relate la vie de l'empereur Guangxu, décédé en 1908, peu avant l'arrivée de Victor Segalen en Chine. Comme l'atteste sa correspondance, l'écrivain lui soumet les pages qu'il a écrites et note les remarques de Maurice Roy sur la vraisemblance ou l'impossibilité des faits qui y sont évoqués. Victor Segalen n'a alors aucunement l'intention d'écrire « un roman simili-policier » qui aurait son ami pour sujet. Cependant, l'étude des manuscrits nous révèle qu'en juin 1910 Victor Segalen éprouve le besoin de dissocier ses notes pour Le Fils du Ciel de ses conversations avec Maurice Roy. Il crée alors un dossier qu'il intitule les Annales secrètes d'après M. R. En octobre 1911, un autre dossier nommé[...]

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Pour citer cet article

Yves KIRCHNER. RENÉ LEYS, Victor Segalen - Fiche de lecture [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

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