VÁZQUEZ MONTALBÁN MANUEL (1939-2003)

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Si, pour les générations futures, un écrivain doit symboliser en Espagne la période de la transition démocratique, c'est bien Manuel Vázquez Montalbán. Polygraphe fécond, il est d'abord reconnu comme poète (Una educación sentimental, 1967, Une éducation sentimentale), essayiste (Cuestiones marxistas, 1974, Questions marxistes), chroniqueur de talent (Crónica sentimental de España, 1971, Chronique sentimentale d'Espagne), voire comme auteur de livres inclassables (Manifiesto subnormal, 1971, Manifeste subnormal). Mais il devient très vite le romancier de référence dans une période où la société espagnole, en pleine mutation, cherche des repères.

Son coup de génie a été de réussir à acclimater en Espagne un genre jusque-là pratiquement inconnu dans la péninsule : le roman policier et, plus précisément, le roman noir américain. Si les Espagnols ignoraient Chandler et Hammett, c'est que leur pays n'était pas encore parvenu à la maturité économique et sociale qui avait justifié en son temps l'apparition aux États-Unis de ce genre de littérature. En particulier, les retards de développement faisaient qu'on ne trouvait pas en Espagne le cadre naturel du roman noir : la grande ville moderne avec ses tensions spécifiques qui nourrissent l'intrigue. Mais au cours des années 1970, la société espagnole connaît les changements profonds et rapides qui rendent non seulement possible mais, surtout, nécessaire l'apparition d'une littérature capable de rendre compte de la crise. Vázquez Montalbán invente alors le roman noir à la mode espagnole.

On lui doit aussi d'avoir su créer le personnage de détective qui va servir de support à cette veine romanesque : son Pepe Carvalho est d'abord un pastiche des héros de roman noir. Sa parenté avec le Sam Spade de Dashiell Hammett et surtout avec le Philip Marlowe de Raymond Chandler est explicite, au point que le personnage qui apparaît dans le dessin de couverture de Yo maté a Kennedy (J'ai tué Kennedy, 1972), premier roman de la série, a les traits de Humphrey Bogart. Mais en plus d'un pastiche, et c'est là sa grande qualité, Carvalho est une parodie hispanisée des célèbres détectives américains. Il boit le bon vin blanc espagnol et non plus du whisky, il est fin gastronome, et sa relation avec le sexe prend des aspects burlesques : sa maîtresse est une prostituée au grand cœur ; par ailleurs son secrétaire est un ex-petit délinquant, et c'est son cireur de chaussures qui lui sert d'indicateur. Son passé de militant communiste lui donne une coloration de gauche dans laquelle on reconnaît le romancier lui-même. Vázquez Montalbán a trouvé là le personnage adéquat et, pour ses romans, un ton d'autant plus juste que ce côté parodique s'inscrit dans l'esprit postmoderne qui caractérise la culture espagnole depuis la transition démocratique.

Parmi les récits de la série, on peut citer Tatuaje (1975, Tatouage), Asesinato en el comité central (1981, Assassinat au comité central), La Rosa de Alejandría (1984, La Rose d'Alexandrie), El delantero centro fue asesinado al atardecer (1988, L'avant-centre a été assassiné à la tombée du jour). Mais le roman le plus significatif de cette « série Carvalho » est probablement Los Mares del sur (1979, Les Mers du Sud). On y voit clairement l'intérêt que présente le personnage dans l'élaboration d'une vision critique et désabusée de la société espagnole actuelle. Par sa profession, le détective est en effet amené à circuler dans tous les milieux, tout comme le héros picaresque de la littérature espagnole classique. L'expérience est d'autant plus féconde que le lieu de l'action est Barcelone, une ville haute en couleur où se côtoient les échantillons exemplaires de la haute bourgeoisie, du prolétariat et du monde de la délinquance. À partir de 1985, Vázquez Montalbán entame, avec El Pianista (Le Pianiste), une fresque historique qui interroge l'histoire espagnole récente. Suivront notamment Galindez (1990), El Estrangulador (L'Étrangleur, 1994), Erec y Enide (Érec et Énide, 2000). Autant de textes qui permettent de dire que l'œuvre de Vázquez Montalbán est un parcours obligé pour qui veut comprendre l'Espagne de l'après-franquisme.

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Écrit par :

  • : ancien maître de conférences, université de Paris-IV-Sorbonne, U.F.R. de langue et littérature espagnoles

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Pour citer l’article

Jean-Pierre RESSOT, « VÁZQUEZ MONTALBÁN MANUEL - (1939-2003) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/manuel-vazquez-montalban/