GUILLOUX LOUIS (1899-1980)

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Né à Saint-Brieuc, Louis Guilloux était peut-être, d'origines, d'action et de style, le dernier et le plus pur des grands écrivains populistes français. D'origines d'abord : ce fils de cordonnier, ce boursier, ce journaliste à la petite semaine était de toujours sensibilisé aux luttes et aux problèmes sociaux. D'action ensuite, car cet écrivain, continuellement branché sur la vie, ne connaissait pas la tour d'ivoire et l'ermitage intellectuel : en 1935, il est secrétaire du premier Congrès des écrivains antifascistes, accompagne Gide dans son voyage en U.R.S.S. et s'occupe, jusqu'en 1940, du Secours populaire français. De style enfin : cet auteur refusait de tirer la couverture du livre à soi, dédaignait la seule spéculation formelle, le tapage individualiste, la subjectivité même, pour cultiver le souci d'objectivité, la neutralité de la prise de voix, la pose naïve du regard sur le monde des humbles.

D'où le choix d'une esthétique de prime abord peu novatrice et même assez traditionnelle qui préfère au fantasme et au délire personnel (« Je n'ai pas d'imagination », déclarait sincèrement Guilloux) la simplicité d'un réalisme enracinant les œuvres dans une géographie familière et paisible (principalement la campagne et la province bretonnes) et les fixant dans un mouvement historique suffisamment connu et parlant (les deux guerres mondiales, le Front populaire, la guerre d'Espagne...). D'où une tendance à évoquer des silhouettes plutôt qu'à créer des types, à retracer des existences plutôt qu'à camper des personnages, tendance qui fait naturellement pencher l'art de Guilloux vers la chronique et non réellement vers le roman : en témoignent Le Jeu de patience (1949) et Les Batailles perdues (1960), écheveaux touffus d'histoires, de destinées multiples et simultanées où Guilloux se perd lui-même quelque peu et montre, il faut l'avouer, les limites de son art, décidément mieux approprié aux formes brèves. D'où un souci modeste d'éviter les foucades, les morceaux de bravoure, les coups de gueule, qui conduisit Guilloux à varier sans ostentation et sans complications inutiles ses formes narratives ou à restituer le langage parlé sans les excès d'un Céline ou d'un Queneau. Et pourtant, c'est sans effort mais avec une aisance tranquille que celui-ci se hisse au niveau du chef-d'œuvre, que ce soit par Le Pain des rêves (1942) et surtout par Le Sang noir (1935) où, avec le personnage de Cripure, vieux professeur de philosophie idéaliste que l'accélération historique de la Première Guerre mondiale dépasse, ridiculise et mène au suicide, il compose une figure romanesque de tout premier plan, mais, il est vrai, un peu datée.

Cette œuvre apparemment bonhomme recèle en fait une grande puissance rentrée. Écrivain populiste, puisque racontant les petits, les humbles, les méconnus, Louis Guilloux ignore la mièvrerie comme la démonstration. S'écartant tout aussi bien de l'engagement politique trop marqué et du réquisitoire (malgré ses sympathies pour le socialisme ou le communisme, il restait avant tout un anarchisant) que de la complaisance, du sentimentalisme et de l'édification (le modèle des grands Russes, de Dostoïevski à Gorki, son expérience personnelle, ses références constantes aux réalités historiques l'en empêchaient), c'est en fin de compte à un humanisme original et lucide qu'il nous mène. Humanisme sans système et sans a priori, humanisme de témoignage et non de jugement, mais aussi humanisme pessimiste, toujours sceptique quant à la destinée de l'homme, quant à son harmonie avec le monde et l'histoire (il n'y a pas de héros chez Guilloux ni de triomphateurs, mais des êtres que l'on perd et qui se perdent — ainsi, dans Coco perdu [1978], ce vieil homme que sa femme abandonne sur le tard). Ce qui n'empêche pas l'œuvre de Guilloux, toute de pudeur et de tendresse, d'être avant tout et surtout une œuvre de grande fraternité. On déplorera donc que, malgré de multiples consécrations (prix du Roman populiste, prix Renaudot, Grand Prix national des lettres...), elle n'ait pas acquis l'audience populaire qu'elle aurait dû avoir (en raison sans doute de la répugnance de son auteur à tout tapage publicitaire) ; c'était pourtant là sa plus stricte ambition. La publication en partie posthume de ses Carnets (1921-1944) et (1944-1974) y aurait peut-être contribué si, là encore, Guilloux n'avait refusé l'anecdote facile et indiscrète, ne se livrant pas et ne livrant pas les autres.

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  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

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LE SANG NOIR, Louis Guilloux - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Philippe DULAC
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Sixième des récits publiés par Louis Guilloux (1899-1980), – dont La Maison du peuple en 1927, Dossier confidentiel en 1930 et Angelina en 1934 –, Le Sang noir paraît en 1935 chez Gallimard. Il est aussitôt encensé par Gide, Malraux et Aragon, avec lesquels, il est vrai, G […] Lire la suite

Pour citer l’article

Philippe DULAC, « GUILLOUX LOUIS - (1899-1980) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/louis-guilloux/