VILLALONGA I PONS LLORENÇ (1897-1980)

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Écrivain de langue catalane, né à Ciutat de Mallorca, Villalonga i Pons a produit une œuvre aussi abondante qu'éclectique, pratiquant avec une égale aisance différents genres : roman, théâtre et poésie.

Issu d'une famille de la bourgeoisie rurale insulaire mais fils de militaire, il poursuit des études de médecine dans différentes universités espagnoles et se spécialise en psychiatrie à Paris. Revenu à Palma, il décide, en émule de Freud, de mener de front une double activité médicale et créatrice. Il avait commencé très tôt, et sous divers pseudonymes, sa collaboration à la presse insulaire majorquine, notamment à El Día, le futur Baleares dans les colonnes duquel il continuera d'écrire. Cette activité journalistique culmine entre 1934 et 1936 avec la publication, en langue castillane, de la revue Brisas dont il est directeur-rédacteur. Villalonga cesse de publier pendant les années de guerre civile et collabore à nouveau, à partir de 1950, à la presse de langue castillane insulaire ou de Barcelone — Destino, El Correo catalán.

Il fait aussi des traductions (Il Gattopardo de Tomasi di Lampedusa, 1962, notamment) et s'intéresse au théâtre pour lequel il écrit en castillan (sa pièce Fedra sera traduite en catalan par Salvador Espriu). Il se sert le plus souvent de ses pièces pour ébaucher son œuvre romanesque. Ainsi les personnages prennent-ils corps par touches successives. Faust (1956), représenté à Barcelone en 1962 sous le titre de Bearn, annonce et prolonge la thématique du roman publié en 1961.

Le genre auquel il s'adonne le plus volontiers est néanmoins la narration, que ce soient des contes : El Lledoner de la clasta (1958), ou des récits de plus grande envergure. L'ensemble de son œuvre est centré sur l'effondrement d'une certaine société : la bourgeoisie majorquine, univers de petits hobereaux auquel il prétend appartenir. Axée sur le thème majorquin, la narration a valeur de mythe et traduit les deux attitudes de l'auteur face à cet anéantissement, d'une part une critique assez mordante qui, en son temps, fit scandale et, d'autre part, un regret teinté de nostalgie. L'œuvre sera donc un incessant va-et-vient entre les souvenirs, échos d'un vécu dépassé, et la fiction romanesque. Cette démarche et l'étude minutieuse d'un certain milieu ont permis de rapprocher son œuvre de celle de Marcel Proust.

Dans cette œuvre cyclique, presque monothématique, il est aisé de détacher, avec la création du mythe de Bearn, le diptyque des deux romans primordiaux : Mort de Dama et Bearn o la Sala de les nines.

Mort de Dama (1931), écrit en catalan, donne la tonalité dominante et crée, à la faveur du scandale littéraire que provoque sa publication, la figure de proue de toute l'œuvre ultérieure : doña Obdúlia de Montcada. L'évocation de ce personnage aristocratique et de sa lente agonie permet à l'auteur la peinture satirique de toute une société et la caricature agressive de ses tabous. Les groupes sociaux antagonistes qui la composent — butifarres et xuetes — ont richesse et pouvoir qui sont respectivement fondés sur la propriété terrienne et la noblesse du lignage d'une part, le commerce et l'appartenance à une origine juive d'autre part. Usant d'un code aisé à déchiffrer, Villalonga dépeint leurs conflits et parodie les cénacles littéraires où régnaient au début de ce siècle les tenants de l'école majorquine dont il vilipende la sclérose.

Après l'agressivité juvénile de ce chant satirique, Bearn, l'âge mûr et l'épreuve de la guerre le ramènent à une tonalité plus élégiaque. Ce monde qui s'écroule, Villalonga le reconnaît comme sien. Aussi Bearn propose-t-il le chant du paradis perdu. D'abord écrit en castillan (1956), puis réélaboré en catalan (1961), le roman est placé sous le double signe culturel de Faust et d'une certaine tradition française. Le domaine de Bearn est le symbole de la société rurale, gage de survie possible mais détruit par la société citadine vouée à la mort par l'argent. Les personnages conservent la valeur symbolique récurrente de l'œuvre entière, mais la critique dont ils étaient porteurs dans Mort de Dama s'estompe pour faire place à l'idéalisation du cadre de vie, du monde rural à jamais perdu des petits hobereaux-humanistes. L'harmonie fondamentale du monde a été détruite, l'échelle des valeurs bouleversée, il n'y a donc plus de lieu privilégié possible. On retrouve les critères d'analyse de Diderot, des encyclopédistes français en général et même du Balzac de la Préface de La Comédie humaine. Le roman montre donc l'effondrement historique et inévitable de la classe possédante terrienne, et c'est sur elle seule que s'applique l'analyse de l'auteur. Il s'agit bien de cadre rural et non de roman paysan.

La guerre civile espagnole (1936-1939) amène un temps de rupture : silence et méditation. Dans les œuvres postérieures, la crise d'un monde clos s'universalise, et le thème du refus devient pour ainsi dire unique. Ce n'est plus le petit groupe insulaire qui est seulement en cause, son effondrement est aussi celui de « la société européenne et libérale » tout entière. Avec un sourire sceptique, Villalonga contemple cet échec inéluctable et dit son refus de la société surgie de la guerre. À ce cycle appartiennent entre autres : Les Fures et Falses Memòries (1967), El Misantrop (1972). Andrea Victrix (1973) représente une tentative d'ouverture sur le roman d'anticipation. Du refus satirique d'un monde en mutation naît, désabusée, l'évocation d'un futur proche et d'un salut plus qu'illusoire.

L'attitude ambiguë de Villalonga, ses options politiques l'ont quelque peu éloigné de l'intelligentsia insulaire qui lui reproche notamment son affiliation à la Phalange en 1936. Conscient d'appartenir à une élite éclairée, pratiquant un amateurisme tolérant, cet esprit voltairien qui ne cache pas son admiration pour le siècle des Lumières français est mal à l'aise dans son temps historique. La même ambiguïté préside à son choix linguistique : partagé entre une formation castillane et une appartenance au groupe linguistique catalan, il a choisi d'écrire en catalan à une période difficile, mais il s'agit d'un choix né, pourrait-on dire, d'un non-choix, le refus du refus. On a dit qu'il avait choisi d'être ambivalent, disons plutôt qu'ayant écrit en catalan, par une sorte de gageure (Mort de Dama), il a refusé d'opter pour une langue contre l'autre. Il prétend introduire dans son discours la contention et la rigueur « cartésiennes », mais ne renonce pas pour autant au maniement d'une langue parlée authentiquement majorquine. Ne voulant renoncer à aucune option, il entreprend d'assimiler les différents registres culturels plus ou moins intellectualisés et autochtones. Le résultat de ce permanent jeu verbal est une phrase au rythme court, à l'adjectivation sommaire, souvent qualifiée d'incorrecte par les puristes. Mais il a su l'imposer et a réussi à créer « sa » langue. C'est cela, sans doute, le phénomène Villalonga.

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Écrit par :

  • : assistante agrégée de l'université de Paris-Sorbonne, secrétaire générale du Centre d'études catalanes

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Pour citer l’article

Montserrat PRUDON, « VILLALONGA I PONS LLORENÇ - (1897-1980) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/llorenc-villalonga-i-pons/