LES CORRECTIONS (J. Franzen)Fiche de lecture

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En septembre 2001, durant la pire semaine qu'a connue l'Amérique, Jonathan Franzen a réussi l'exploit de faire la une des quotidiens américains, ou du moins de la partager : « C'était, commente-t-il, Ben Laden et moi. » Il venait de décliner l'invitation que lui avait faite la très populaire Winfrey Oprah de venir parler de son dernier roman dans une des rares émissions que la télévision américaine consacre aux livres. Paradoxalement, du jour au lendemain, le chiffre des ventes s'envola. Les Corrections (trad. R. Lambrechts, éditions de l'Olivier, Paris, 2002) allait devenir le phénomène littéraire de l'année, outre-Atlantique, puis, en 2002, en France.

Le livre s'ouvre sur une carte météo inquiétante de la Prairie du Middle West. Progressivement, on zoome sur une petite ville, puis sur une maison où résonne, déréglée, une alarme stridente. Là vit et se chamaille un couple vieillissant : Enid et Alfred Lambert. Leurs trois enfants ont depuis longtemps déserté le « nid » familial pour aller vivre leur vie sur la côte est, autant dire sur une autre planète. Enid, jouant sur la corde toujours sensible de la culpabilité, harcèle au téléphone sa couvée perdue : Viendront-ils passer « à la maison », comme autrefois, un « dernier Noël » ?

Chacun de ces trois enfants appartient à un registre romanesque différent. Et dans son hybridité même, c'est tout le livre, structuré en cinq actes habilement imbriqués, qui va jouer sur cette discordance de tons. « Chip », d'abord, trente-sept ans. Sa mère l'aurait bien vu « docteur ». Il l'est, mais hélas « ès lettres », avec une thèse sur « les désarrois du phallus dans le théâtre jacobéen ». Il enseignait le dernier cri de la théorie littéraire sur un campus huppé, avant d'en être chassé, pour fornication, par une horde de féministes. On songe au burlesque Pnine de Nabokov, mâtiné d'humour surréaliste, celui qui marquait le Catch-22 de Joseph Heller. De fiasco en fiasco, le cheminement de Chips le conduira jusque dans une Lituanie quasi virtuelle, pour une extravagante escroquerie.

Sa « jolie petite sœur », Denise, est une fonceuse, qui a toujours tout managé, y compris sa défloration, « dans les temps ». On la retrouve, en plein roman social, voire naturaliste, « chef » en toque blanche d'un restaurant branché, dans une Philadelphie rongée par la corruption mafieuse. Sur le plan érotique, elle est en train de bifurquer de son patron à l'épouse de ce dernier : elle aussi, à trente-deux ans, est à un moment crucial de sa vie.

Enfin, avec Gary, l'aîné, quarante-deux ans, on serait plutôt « chez les John » – Cheever, Updike et un zeste de John Irving. Banquier de son état, il a épousé une belle plante de la bourgeoisie quaker de Philadelphie, qui lui a « donné » trois « adorables » garçons. Tout lui a réussi, sauf qu'il déprime. Il traite à la vodka, et en catimini – croit-il – ce « krach » intime.

Jonathan Franzen est né en 1959 à Western Springs, une banlieue résidentielle de Chicago, d'un père ingénieur civil, responsable de la signalisation pour une compagnie ferroviaire, et d'une mère au foyer. C'est un « petit dernier », avec deux frères plus âgés de quelque dix ans (et pas de sœur). Sa famille ayant déménagé à l'autre bout de l'Illinois, il a grandi à Saint Louis, « sa ville », qui donne son titre à son premier roman, The 27th City (1988). Il a fait des études de littérature allemande, à Swarthmore (Philadelphie) puis à Berlin, où il a commencé à écrire.

Dans la lignée de Sinclair Lewis, on a ici un roman d'amour-haine à l'égard de la province, du Middle West, à la fois étouffoir de somnolence et de mesquinerie et « cœur du cœur du pays ». Une ambiguïté qui rappelle l'attitude à l'égard de l'Autriche du pamphlétaire Karl Kraus (sur qui Franzen a écrit une étude) et de Thomas Bernhard (à qui il emprunte son titre, et un peu de sa tonalité). L'ouvrage semble être né, vers 1996, du constat que jamais en Amérique il n'y avait eu autant de gens incarcérés, ni autant à spéculer en Bourse, pour décliner et illustrer toutes les acceptions en anglais du mot « corrections ».

Au centre de l'histoire, il y a, incarcéré dans cette « maison de correction » qu'est devenu avec l'âge son corps, le père, ce « géant » qui faisait autrefois si peur aux enfants, aujourd'hui pitoyablement recroquev [...]

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Écrit par :

  • : professeur de littérature américaine à l'université de Paris-IV-Sorbonne et à l'École normale supérieure

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Pour citer l’article

Pierre-Yves PÉTILLON, « LES CORRECTIONS (J. Franzen) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-corrections/