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LE BONHEUR DES FAMILLES (C. Fuentes) Fiche de lecture

Carlos Fuentes, un écrivain à l'écoute du monde

Carlos Fuentes, un écrivain à l'écoute du monde

En 2002, dans Ce que je crois, ce glossaire où il formulait ses convictions, Carlos Fuentes, entre « Expérience » et « Faulkner », ouvrait une rubrique « Famille » : « Nous formions une heureuse famille », notait-il en revenant sur sa généalogie personnelle. Aux yeux de Tolstoï, donc, ce n'était pas une famille très intéressante. Mais qui ne sacrifierait pas cet „intérêt“ au bonheur ? ». Une harmonie familiale, qui est totalement absente des seize nouvelles qui composent Le Bonheur des familles (2006), traduit en français par C. Zins et A. Schulman (Gallimard, Paris, 2009), et qui portent précisément en exergue, la célèbre phrase de Tolstoï tirée de Anna Karénine : « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » Comme pour La Plus Limpide Région, le premier roman de Fuentes dont le titre, empruntée à la tradition aztèque et qualifiant le haut plateau où se dressait leur capitale, Tenochtitlán, s'appliquait à une ville écrasée par le voile blafard de la pollution, la crasse et la misère de certains quartiers, Le Bonheur des familles a fonction d'antiphrase : en effet, le moins qu'on puisse dire est que les familles évoquées dans ce recueil ne se caractérisent pas par une aspiration au bonheur.

Fidèle au postulat énoncé par Tolstoï, Carlos Fuentes propose seize situations, au sein de la société mexicaine, qui montrent la zizanie familiale et des conflits plus ou moins violents qui caractériseraient la vie au jour le jour des couples et de leurs enfants, comme le souligne la nouvelle intitulée « Une famille comme tant d'autres » sur laquelle s'ouvre le recueil. D'entrée, l'incompréhension, la difficulté voire la cruauté des échanges, l'enfermement de chacun dans son monde, les lâchetés et les renoncements quotidiens, l'abîme insondable entre les désirs individuels et la résistance opiniâtre du réel à s'y plier, semblent constituer le code des relations interpersonnelles au sein de la cellule familiale. Dans ce cas précis, le père est le champion du « clin d'œil », d'une connivence qui n'est que soumission, paresse, dérobade, compromission, au profit d'un patron roublard et cynique. La mère, chanteuse de cabaret, prend les paroles des boléros pour la réalité et « se [met] à croire tout ce qu'elle [chante] ». La fille, branchée en permanence sur Internet, se coupe de tout contact direct avec l'extérieur et se crée « un monde d'action et d'excitation, d'émotions par personne interposée ». Le fils finit par se retrouver dans la même situation de dépendance que son père et tient un discours d'auto-flagellation. Tous deux, contre leur volonté, sont confrontés à la violence, qu'elle s'exprime dans des images insoutenables de massacre diffusées par la télévision, ou dans les graffiti qui couvrent les murs de Mexico, où des bandes de délinquants annoncent qu'ils vont mettre la ville à feu et à sang.

À l'instar des autres recueils de nouvelles de Carlos Fuentes – Constancia et autres histoires pour vierges, L'Oranger, La Frontière de verre et, surtout, Les Eaux brûlées, où un homme se demande si son fils et son petit-fils pourront hériter et jouir de « la violence impunie » dont il a lui-même bénéficié –, les textes rassemblés dans Le Bonheur des familles sont ainsi autant de variations sur un même thème : la violence y court d'un récit à l'autre, et le livre lui-même se clôt sur ce leitmotiv : « ... la violence, la violence... ». Dans « La mère du mariachi », une vieille femme vivant dans un quartier misérable de Mexico constate qu'elle est constamment confrontée au danger et à l'insécurité : « La violence chez soi. La violence dans la rue. La douleur partout. » La satisfaction du désir passe souvent[...]

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Écrit par

  • : professeur émérite à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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