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LA FERME AFRICAINE, Karen Blixen Fiche de lecture

Un humanisme antimoderniste

Outre l'écriture vraiment magistrale de Karen Blixen qui rend ses œuvres attachantes, tant dans ses nouvelles (comme les Sept contes gothiques) que dans ses Essais, ce style narratif attentif à suivre les moindres délinéaments de l'âme, ce don de l'image et de la formule, cette présence constante et presque tangible derrière les formulations, il y a d'abord, chez elle, un sens de la personne humaine qui refuse de s'enfermer dans les conventions et tente de témoigner des grandes pulsions qui nous animent. Ensuite, et c'est là que l'expérience de La ferme africaine aura joué un rôle déterminant, il y a, chez cette Scandinave, une révérence instinctive envers la nature, celle que n'a pas avilie l'homme avide de profit, celle aussi que les Noirs dont elle a fait l'affectueuse connaissance respectent, contre toutes les conventions de la vie bourgeoise et matérialiste, parce qu'ils vivent en accord avec elle : « Nous avions pour voisins les Masaïs, nomades pasteurs établis de l'autre côté du fleuve. Ils venaient de temps en temps se plaindre qu'un lion harcelait leurs troupeaux et emportait leurs vaches ; ils me demandaient de le tuer et j'y allais chaque fois que je le pouvais. » L'anticolonialisme de ces pages, en avance sur leur temps d'un bon nombre de décennies, conserve quelque chose d'exemplaire, d'autant que ces vues s'appliquent aussi bien à la femme elle-même, qui est en train, elle aussi, de se couper de sa nature en donnant tête baissée, au détriment de sa personne, dans toutes les erreurs égoïstes de notre temps.

C'est dire qu'un antimodernisme résolu anime ce livre. La Ferme africaine, qu'il est navrant de réduire à un banal roman d'amour tragique, nous enseigne que si nous avons perdu notre bien le plus précieux – celui que les Noirs du Kenya de l'époque savaient préserver – c'est parce que nous nous sommes coupés de nos racines immémoriales : la nature, donc, et aussi le christianisme vécu comme tension vers Dieu. Il n'y a qu'une solution, c'est celle que disaient déjà les sagas islandaises, qui est de se trouver en accord avec soi-même. Telles sont les fondations de l'humanisme que Karen Blixen est allée redécouvrir en Afrique.

Et il faut redire de celle qui a écrit « L'art divin, c'est l'histoire. Au commencement était l'histoire », que La Ferme africaine vaut également pour ce talent inimitable de conter, de raconter, dans lequel il n'est pas abusif de voir le véritable génie du Nord.

— Régis BOYER

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Écrit par

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • BLIXEN KAREN (1885-1962)

    • Écrit par Régis BOYER
    • 1 584 mots
    • 1 média
    ...d'un matérialisme stupide et cupide. C'est en particulier ce que lui a appris son expérience africaine, telle qu'elle la présente dans son chef-d'œuvre, La Ferme africaine (Den afrikanske Farm, 1937), ouvrage qui connut immédiatement un succès mondial. Elle y présente le monde noir vivant en accord avec...

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