GOYTISOLO JUAN (1931-2017)

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Une œuvre polyphonique

Dans les années 1980-1990 se poursuit l'œuvre prolifique et polymorphe de Juan Goytisolo qui cultive tout à la fois le roman, l'essai, la critique littéraire, le récit de voyage ou encore la chronique. Son écriture transgressive, anticonformiste et métissée semble faire sienne la formule rimbaldienne du « Je est un autre » accordant, au fil des œuvres, une place prépondérante au monde arabo-islamique. Après son récit de voyage de 1990, Aproximaciones de Gaudí en Capadocia (À la recherche de Gaudí en Cappadoce), la publication en 1991 du roman La Cuarentena (Barzakh) témoigne chez l'écrivain de cette profonde imprégnation de la pensée arabe. Placée sous le signe de Dante et du mystique soufi Ibn' Arabī, cette œuvre, marquée également par le Guide spirituel de Miguel de Molinos, trouve son origine dans la disparition de la traductrice et amie de Goytisolo, Joëlle Lacor. Par le biais d'un narrateur prenant la forme d'une âme vagabonde en attente de la résurrection, l'auteur nous introduit dans un univers poétique et incantatoire. Le dialogue qu'il entretient avec la littérature mystique – tel que cela apparaît également dans Las virtudes del pájaro solitario (1988, Les Vertus de l'oiseau solitaire) inspiré par saint Jean de la Croix – ne l'éloigne pas pour autant de l'engagement politique et social qu'il a toujours incarné, ni de ses prises de position en faveur des peuples opprimés.

Dans les années 1990, la guerre du Golfe, le siège de Sarajevo, la guerre civile en Algérie ou encore en Tchétchénie sont au cœur même de son écriture dans Cuaderno de Sarajevo (1993, Cahier de Sarajevo), Argelia en el vendaval (1994, L'Algérie dans la tourmente), Paisajes de guerra con Chechenia al fondo (1996, Paysages de guerre sur fond de Tchétchénie). La vision de Sarajevo assiégée suscite chez l'auteur des réminiscences d'autres conflits, en particulier celles de la guerre civile espagnole, viscéralement liées dans son imaginaire à la figure obsédante de sa mère victime d'un bombardement. Témoin direct des scènes atroces du siège de Sarajevo, il a recours à la fiction pour exorciser ce qu'il a vécu dans El sitio de los sitios (1995, État de siège) qu'il dédie à son amie Susan Sontag. En 1993, avec la publication de La saga de los Marx (La Longue Vie des Marx), il revisite l'histoire du marxisme sans l'intention de la restituer fidèlement. Au contraire, il joue avec ironie sur le brouillage des repères spatio-temporels, faisant de Marx un personnage contemporain qui assiste, à la fin du xxe siècle, à la chute des régimes communistes. Comme souvent sous la plume de Goytisolo, le texte se définit par son hybridité, sa dimension polyphonique, et le télescopage des voix, des temporalités, des situations et des registres de langue. Parallèlement à son œuvre de fiction et à ses chroniques, il se consacre également à la rédaction d'essais relatifs au monde islamique et à des sujets littéraires : El árbol de la literatura (1990, L'Arbre de la littérature), El bosque de las letras (1997, La Forêt de l'écriture), De la Ceca a la Meca. Aproximaciones al mundo islámico (1997), Cogitus interruptus (1999).

En 1996, après la mort de Monique Lange, Juan Goytisolo quitte Paris pour Marrakech, où il décide de s'installer dès 1997. La même année paraît le roman Las semanas del jardín (Trois Semaines en ce jardin) qui se cristallise autour de la figure d'un poète espagnol homosexuel qui n'est pas sans rappeler Federico García Lorca. Dans un jeu de « mise en abyme », Goytisolo feint de céder la parole à vingt-huit narrateurs – les membres d'un cercle de lecteurs – qui entendent élaborer le destin de ce personnage interné dans un asile psychiatrique au moment où éclate la guerre civile espagnole. Cette œuvre, qui s'inspire dans sa structure des Contes des Mille et une nuits, s'inscrit dans la tradition de l'oralité que Juan Goytisolo remet à l'honneur. Le traitement de la thématique de l'homosexualité peut se lire là encore comme une projection de sa propre sexualité dont il a fait part dans son roman autobiographique En los Reinos de Taifa (1986, Les Royaumes déchirés). Qu'il soit latent ou nettement exprimé, ce motif traverse l'œuvre narrative goytisolienne.

En 2000, sous le signe de la parodie, il publie Carajicomedia de Fray Bugeo Montesino y otros pájaros de vario plumaje y pluma (Foutricomédie de frère Bugeo Montesino et autres oiseaux à plumes chatoyantes), dont le titre fait é [...]

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, agrégée, maître de conférences à l'université de Paris-Sorbonne
  • : professeur émérite de littérature espagnole à l'université Paul-Valéry de Montpellier III

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ESPAGNE (Arts et culture) - La littérature

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Pour citer l’article

Corinne CRISTINI, Jean TENA, « GOYTISOLO JUAN - (1931-2017) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/juan-goytisolo/