WITKIN JOEL PETER (1939- )

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Le photographe américain Joel Peter Witkin est né le 13 septembre 1939 à Brooklyn dans une famille modeste d'émigrés venus d'Europe. Son père est juif, d'origine russe, et sa mère, d'origine italienne, élève ses enfants dans la religion catholique ; ces différences mèneront ses parents au divorce.

Sa mère accouche de triplés : ne survivront que Joel Peter et un frère jumeau qui deviendra peintre. La mort est donc présente dès sa naissance. De sa famille, Witkin garde l'image d'une grand-mère qui ne dissimulait pas son invalidité – elle n'avait plus qu'une jambe. Dans un entretien, il a précisé que cette invalidité et le phénomène de l'immigration constituent pour lui les deux expériences clés de son enfance. Alors qu'il se rendait à l'église avec sa mère et son frère, il a assisté dans la rue à un terrible accident de la circulation qu'il n'oubliera jamais. À l'âge de quinze ans il fait ses premières photographies : son apprentissage passe par la réalisation d'images destinées à son frère, mais également à un Freak Show, une exhibition de monstres de Coney Island – ce qui n'est pas sans rappeler le film américain de Tod Browning Freaks (1932) ; sans doute son goût pour le monstrueux et le morbide se forme-t-il au travers de cette expérience et peut-être de ce film culte très marquant. Joel Peter Witkin est un créateur hanté par des obsessions, des visions, qu'il transcrit dans son œuvre photographique. Extrêmement cohérente, tant sur le fond que dans la forme, celle-ci évolue sans détours ni parenthèses. Chaque photo repose sur une mise en scène : Witkin appartient à cette catégorie de photographes qui choisissent d'inventer un monde plutôt que d'opérer sur la réalité qui les entoure. Et le registre thématique est quasi immuable : le photographe ne cesse de montrer directement la mort ou de l'évoquer par les corps qui dominent son œuvre. Quant à la facture des images, elle semble traduire une volonté de les faire ressembler à des documents exhumés du passé. Il va ensuite être l'assistant de plusieurs photographes puis servir dans l'armée où il côtoie la mort comme photographe.

En 1967, il étudie la sculpture à la Cooper Union School of Art de New York, dont il sortira diplômé en 1974, et cette formation développe en lui un incontestable sens des volumes et de la plasticité des corps. Il étudie aussi la poésie à l'université Columbia de New York. Son œuvre va de toute évidence garder la trace de la culture qu'il se forge alors.

Il présente sa première exposition personnelle à Philadelphie, en 1969, mais son travail prend véritablement corps avec une série qu'il réalise en 1972 sur les toits des immeubles de New York : dans ce décor, il met en scène des personnages souvent nus, des animaux et des accessoires étranges. Dès lors, la voie est tracée. Les premières expériences sont menées en extérieur, mais Witkin travaille beaucoup en studio. Après un séjour de quatre mois en Inde, il s'installe en 1975 à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, où il vit et travaille. Sa méthode est très précise : il s'inspire de tableaux dont il a attentivement étudié la composition, l'attitude des personnages, etc. Il s'agit notamment de crucifixions (Pénitent, 1982) ou de scènes complexes comme Les Ménines de Velázquez (Las Meninas, 1987). Il transpose ces œuvres dans son univers de monstres, de corps qu'il va observer à la morgue ou soustrait aux séances d'anatomie. Avant de photographier, il réalise de nombreux croquis préparatoires. Il fait également des natures mortes construites autour d'animaux éventrés (Les Conséquences de la guerre : le chien corne d'abondance, 1984) ou de têtes et de fragments de corps (Le Festin des fous, 1990) : certaines compositions sont les détournements parodiques des Saisons d'Arcimboldo (Moisson, 1984).

Mais c'est surtout à l'œuvre de Jérôme Bosch que Witkin nous renvoie, à son immense liberté d'invention, à son évocation de l'enfer. L'enfer prend chez Witkin la forme d'une transgression délibérée des valeurs religieuses et morales, des tabous qui pèsent sur la représentation de la mort et du sexe ; dans ses photographies Witkin mêle souvent ces deux pôles et rejoint en cela l'érotisme selon Georges Bataille. La manipulation des corps, leur transformation – Witkin est fasciné par le travestisme (Homme au chien, 1990) et par les aberrations de la nature (Sœurs siamoises, 1988) –, leur découpage touchent à l'abject et à l'insoutenable.

Quant à la forme même de ses images, elle s'écarte de la photographie pure. Witkin revisite en quelque sorte le style pictorialiste : il intervient sur le négatif, le gratte, le raye. Son travail ne s'arrête pas à la prise de vue, il est dans un même élan suivi d'une lutte avec la matière, jusqu'à la surface du tirage qu'il lacère, transforme à l'aide de produits chimiques.

En 1999, Joel Peter Witkin a présenté à Paris plusieurs expositions, dont Disciple et maître (1999) et Enfer ou Ciel (2012), qui révélaient clairement les œuvres picturales dont il s'était inspiré. Son travail a donné lieu, en 2007, à une monographie réalisée par Eugenia Parry.

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Écrit par :

  • : historien et critique de la photographie, chargé de cours à l'université de Paris-X

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Pour citer l’article

Gabriel BAURET, « WITKIN JOEL PETER (1939- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/joel-peter-witkin/