DOMENACH JEAN-MARIE (1922-1997)

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Inséparable de la revue Esprit et du mouvement personnaliste qu'Emmanuel Mounier a fondés, le nom de Jean-Marie Domenach restera également associé à une série de refus et d'engagements qui furent ceux d'un homme de foi et de fidélité. Né à Lyon le 13 février 1922, c'est dans cette ville que, au cours des années 1940-1942, il rédige et distribue des tracts pour dénoncer l'asservissement à l'occupant, empêche par un chahut mémorable au cinéma La Scala la projection du Juif Süss, puis appelle au boycottage du S.T.O. dans les Cahiers de notre jeunesse, lancés avec Gilbert Dru et André Mandouze. De l'école d'Uriage au maquis du Vercors, le jeune résistant s'est cependant soucié autant de formation collective aux valeurs de la démocratie que de coups de main et d'action militaire.

Collaborateur de Mounier jusqu'à la mort de ce dernier, en 1950, Domenach entre à Esprit en 1946 comme secrétaire de rédaction. Il en sera le directeur de 1957 à 1976. La livraison de novembre 1957, qui inaugure une nouvelle série, présente, dans le droit-fil du rapport de Mounier à Font-Romeu en 1932, les objectifs qui n'ont cessé d'être ceux que Domenach s'est appliqué à poursuivre : l'analyse toujours recommencée des conditions de l'existence humaine ; la restitution, entre matérialisme et spiritualisme, du sens concret de la vie personnelle ; la compréhension du monde et la communion des hommes dans une civilisation du travail affranchie de la tyrannie de l'argent.

Le rejet des idéologies, le refus des situations confortables, la revendication d'un monde plus juste assortie d'une « requête de pauvreté » sont sensibles dès ses premiers essais, Celui qui croyait au ciel, La Propagande politique (1954). Ces ruptures et ces attentes situent leur auteur à contre-courant, à l'écart des dérives intellectuelles, et lui permettent une analyse lucide des illusions dans Le Retour du tragique (1967), où se trouve vérifiée la proposition, énoncée dix ans plus tôt, que « rien n'est plus vieux qu'une modernité à tout prix, qu'une originalité sans racine ». Elles le conduisent aussi à prendre rigoureusement en compte ce qui partout surgit : l'événement, dont Mounier disait qu'il est « notre maître intérieur ».

En politique, les événements majeurs furent, à l'Est, les procès de Moscou, de Budapest, de Prague ; en France, sur fond d'instabilité gouvernementale et de guerres coloniales, le retour au pouvoir du général de Gaulle et la décolonisation. L'animateur d'Esprit dénonça, sans sacrifier aux modes intellectuelles, les perversions du système communiste ; il expliqua le « Pourquoi d'un non » (sept. 1958), avant de se rallier à la Ve République et de devenir un gaulliste déclaré au lendemain du putsch algérois de 1961. Homme de gauche, il s'employa toujours à rendre manifeste le « mensonge latent » qui mine la démocratie. Et c'est parce que le Parti socialiste porté au pouvoir en 1981 lui parut mal incarner la vertu républicaine qu'il rompit de bonne heure avec le mitterrandisme.

Dans le domaine religieux, l'événement marquant fut sans doute le deuxième concile du Vatican. Face au malaise né d'une politique mal spiritualisée et d'une foi mal politisée, Domenach, dépourvu d'illusions sur certaines orientations conciliaires, se prononça en faveur d'une politisation authentique des chrétiens par la détermination d'objectifs concrets, seule solution permettant une dépolitisation salutaire de l'Église. Son dialogue avec Michel de Certeau – Le Christianisme éclaté (1974) – éclaire sa position sur une institution qui avait à ses yeux pour vocation essentielle d'établir un lien entre la confession d'une foi et une pratique sociale.

S'agissant des questions sociales, Jean-Marie Domenach ne se borna pas à proposer, les manifestations de Mai-68 passées, l'utopie autogestionnaire en remplacement du réalisme socialiste. Le journaliste fit sans doute siennes nombre d'idées d'Ivan Illich, en recommandant de prendre appui sur ce qui n'est pas quantifiable : l'amitié, le partage fraternel des risques et des joies, la convivialité ; sans doute le militant fonda-t-il le Groupement d'information sur les prisons avec Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Claude Mauriac ; mais plus fondamentalement, au fil d'écrits qui se sont multipliés après la passation de la direction d'Esprit à Paul Thibaud en 1976, l'essayiste a parfaitement rempli le programme tracé en 1957 en posant les jalons d'une « véritable sociologie personnaliste concrète ».

Professeur à l'École polytechnique de 1980 à 1987, fondateur du C.R.E.A. (originellement Centre de recherches épistémologie et autonomie), chroniqueur à l'hebdomadaire La France catholique ainsi qu'à L'Expansion (à partir de 1985), Jean-Marie Domenach a rassemblé les plus marquants de ses articles postérieurs à 1980 dans un livre où il revient sur sa jeunesse et ses premiers engagements, À temps et à contretemps (1991). Les constats posés dans ses derniers ouvrages – Une morale sans moralisme (1992), Le Crépuscule de la culture française (1995), Regarder la France (1997) – ont pu être discutés ou laisser indifférent. Ils n'en témoignent pas moins du courage et de la lucidité de cet éveilleur de conscience qui a constamment invité ses contemporains à la conquête personnelle du juste et du vrai.

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-V-Sorbonne, secrétaire général de L'Année sociologique

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Bernard VALADE, « DOMENACH JEAN-MARIE - (1922-1997) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-marie-domenach/