DANIEL JEAN (1920-2020)

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Si Jean Daniel a pratiqué de nombreuses formes de journalisme durant plus de cinquante ans – reportage, enquête, éditorial, commentaire, chronique, analyse, critique, direction de rédaction –, il eut avant tout à cœur d’influencer les grands de ce monde, et par là le cours de l’histoire. Pour cela, il comprit très tôt qu’il fallait d’abord observer, comprendre, éclairer ses lecteurs et ses interlocuteurs et s’éclairer soi-même.

Onzième enfant de Jules Messaoud Bensaïd, commerçant juif de Blida en Algérie, Jean Bensaïd, né le 21 juillet 1920, est bon élève et aime la littérature. Il a vingt ans et étudie la philosophie à la faculté d’Alger lorsque le décret Crémieux de 1870, qui conférait la nationalité française aux juifs d’Algérie, est abrogé. Le futur Jean Daniel n’est provisoirement plus français et interrompt ses études, qu’il reprendra à la Sorbonne après la guerre. En 1943, il rejoint la 2e DB du général Leclerc. Il passe l’année 1946 auprès de Félix Gouin, président puis vice-président du gouvernement provisoire, pour écrire des discours.

De 1947 à 1951, Jean Daniel, pseudonyme qu’il a pris pour quelques articles donnés à Combat, participe à la revue mensuelle Caliban, dont il devient rédacteur en chef. « Faire comprendre le monde pour mieux servir la paix, voilà le champ de notre service », affirme le premier numéro. Jean Daniel fréquente le Tout-Paris germanopratin. À la fin de 1947, le jeune journaliste fait la rencontre décisive d’Albert Camus, et s’inscrit rapidement dans son sillage intellectuel. Durant la guerre froide, il est pour la liberté contre les Soviétiques et pour la justice sociale contre les Américains ; il n’est pas atlantiste mais plutôt proche du neutralisme.

Fin 1951, Caliban doit s’arrêter faute de moyens financiers. Jean Daniel est recruté en 1953 par Georges Bérard-Quélin à la Société générale de presse, où il s’occupe des affaires coloniales pour le Bulletin quotidien. Ce journalisme d’agence constitue pour lui une école de rigueur mais manque de panache. En 1955, Jean-Jacques Servan-Schreiber, le patron de L’Express fondé en 1953 pour soutenir Pierre Mendès France, l’embauche pour couvrir les « événements » en Algérie. Ses reportages sont remarqués, ainsi que sa volonté de dialoguer avec le Front de libération nationale (FLN) ; en effet, il est convaincu que la guerre est sans issue et que l’Algérie sera indépendante. Il prend alors ses distances avec Albert Camus, travaille depuis Tunis où siège le FLN et multiplie les entretiens avec les leaders algériens et tunisiens. Il installe sa « méthode » : discuter avec tous pour comprendre, engager des médiations et faire passer ses idées. L’anticolonialisme marquera le journaliste à jamais.

Au sein de la rubrique internationale de L’Express, Jean Daniel recherche des personnalités à interviewer. À l’automne 1963, à Washington, il s’entretient avec John F. Kennedy, qui le charge d’une mission de bons offices auprès de Fidel Castro. Le 22 novembre, il est avec le chef de l’État cubain lorsqu’ils apprennent l’assassinat du président des États-Unis à Dallas. Témoin et acteur de l’histoire en marche, il devient une vedette du journalisme international. Mais il fait de l’ombre à Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui veut convertir L’Express en un news magazine sur le modèle de Time. Jean Daniel quitte L’Express en janvier 1964.

Avec Claude Perdriel et Gilles Martinet, ils réfléchissent à transformer France-Observateur, hebdomadaire créé en 1950 sous le nom de L’Observateur et trop impliqué dans les querelles de chapelle de la gauche. Cette étonnante rencontre entre l’intellectuel Jean Daniel et le polytechnicien Claude Perdriel, entrepreneur ayant fait fortune avec les sanibroyeurs, donne naissance au Nouvel Observateur le 19 novembre 1964. Le premier est directeur de la rédaction et éditorialiste, le second dirige l’entreprise. Tous deux ont le cœur à gauche et ne dévieront jamais de cette ligne.

Jean Daniel

photographie : Jean Daniel

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Fondateur, directeur et éditorialiste du Nouvel Observateur, le journaliste et écrivain Jean Daniel a fait de cet hebdomadaire « le lieu des débats de la gauche française ». Personnalité très influente sur le plan politique, il laissait à ses collaborateurs – souvent prestigieux –... 

Crédits : Michel Artault/ Gamma-Rapho

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Dans l’éditorial du premier numéro, parrainé par un article de Pierre Mendès France et par un autre de Jean-Paul Sartre, Jean Daniel précise : « Si la gauche se cherche, notre simple ambition est de l’aider à se trouver en favorisant des débats, en ne refusant aucune analyse et aucune information gênante pour nos principes, en resituant les anciens problèmes dans le contexte moderne. » Alors que se profile la campagne présidentielle de 1965 qui voit François Mitterrand affronter le général de Gaulle, les deux patrons du Nouvel Observateur penchent vers la « deuxième gauche », celle de Mendès France, de Rocard et de la CFDT. Néanmoins, Mendès France soutient Mitterrand et Le Nouvel Observateur également. Jean Daniel est séduit par ce candidat brillant et cultivé, et l’accompagnera dans la quête du pouvoir, puis lorsque celui-ci sera élu président de la République seize ans plus tard.

Le Nouvel Observateur est un « club » de dandies cultivés jouissant d’une grande liberté. Bernard Guetta raconte dans un numéro spécial de l’hebdomadaire – devenu L’Obs – daté de février 2020 : « Jean Daniel questionnait, interrogeait, polémiquait rarement. [...] Ses obsessions étaient l’émergence d’une nouvelle gauche socialiste, la “deuxième gauche” plus proche des social-démocraties du Nord que de la SFIO de la guerre d’Algérie ; le règlement du conflit israélo-palestinien ; la fin des dictatures du bloc soviétique et la démocratisation des partis communistes occidentaux ; l’affirmation de la CFDT et une frénétique recherche de ponts entre la gauche, le gaullisme et le christianisme. » Le directeur de la rédaction s’intéresse donc aux pages internationales qui décryptent la marche du monde mais aussi à la rubrique culture, qu’il conçoit comme le lieu de rassemblement de toutes les facettes de la vie intellectuelle. Il privilégie son éditorial hebdomadaire, où il donne ses analyses, toujours étayées par de multiples rencontres et entretiens. C’est dans cet espace réduit en tête du magazine que Jean Daniel distille son influence sur l’opinion et sur les puissants. Environ 2 500 éditoriaux en cinquante ans.

En 1985, à l’âge de soixante-cinq ans, Jean Daniel abandonne la direction de la rédaction pour se consacrer à ses rencontres et à ses éditoriaux : analyser pour jouer un rôle dans la marche de l’histoire. Il meurt le 19 février 2020 à Paris.

—  Patrick EVENO

Bibliographie

J. Daniel, Le Temps qui reste, Stock, Paris, 1973 ; Cet étranger qui me ressemble. Entretiens avec Martine de Rabaudy, Grasset, Paris, 2004.

D. Garcia, Le Nouvel Observateur, 50 ans, Les Arènes, Paris, 2014

C. Renou-Nativel, Jean Daniel. 50 ans de journalisme, de LExpress au Nouvel Observateur, Éditions du Rocher, Monaco, 2005

H. Védrine, Jean Daniel, observateur du siècle, Éditions Saint-Simon, Paris, 2003.

Écrit par :

  • : professeur émérite, université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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Pour citer l’article

Patrick EVENO, « DANIEL JEAN - (1920-2020) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 mai 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-daniel/