DENIS CLAIRE (1948- )

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L’Afrique comme horizon

C'est encore le choc des cultures africaine et européenne que Claire Denis décrit dans Man No Run (1989), documentaire sur la tournée en France d'un groupe musical camerounais. Après un essai sur Jacques Rivette, interviewé par Serge Daney (Jacques Rivette, le veilleur, 1989), S'en fout la mort (1990) se situe principalement à Rungis, dans le milieu des combats de coqs clandestins. Au-delà d'une anecdote assez lâche, ces combats renvoient à la violence des personnages, l'Antillais Jocelyn (Alex Descas), le Béninois Dah (Isaach de Bankolé) et le Français Ardennes (Jean-Claude Brialy), qu'une phrase de Chester Himes qui fascine Dah explicite : « Tout homme, quelles que soient sa race, sa couleur, son origine, est capable de tout et de n'importe quoi. » Loin de la contemplation paisible des deux premiers films, Claire Denis montre le choc des corps avec une caméra en alerte, qui poursuit les personnages en les cadrant au plus près, en collant crûment à l'action, aux combats, à la mort qui se profile. Les sentiments qui lient les personnages, au-delà des relations plus nettement visibles d'exploitation ou de racisme, demeurent cependant du domaine du regard, des gestes anodins, de l'impalpable.

Avec J'ai pas sommeil (1994), Claire Denis s'inspire de l’affaire Thierry Paulin et Jean-Thierry Mathurin, deux assassins de vieilles dames, et semble changer de registre. Ce n'est pas l'aspect sociologique, voire psychologique du fait-divers qui intéresse la réalisatrice, mais la peinture d'un monde constitué d'individus sans passé ni avenir, venus des anciennes colonies comme des ex-pays de l'Est, qui se croisent sans se voir ou se comprendre, enfermés qu'ils sont dans un rêve à peine éveillé. Les meurtres s'accomplissent dans un état de douceur ou de somnambulisme que l'on retrouve dans US Go Home (1994), film réalisé dans le cadre de la série d'Arte « Tous les garçons et les filles », au sujet moins tragique et morbide – une adolescente face à la sexualité – mais dont l'arrière-fond reste très glauque.

J’ai pas sommeil, C. Denis

Photographie : J’ai pas sommeil, C. Denis

En s'inspirant librement de l'affaire Thierry Paulin, « le tueur de l'Est parisien », Claire Denis propose avec J'ai pas sommeil (1994) une plongée dans un Paris labyrinthique, juxtaposition de solitudes qui ne se rencontrent pas. Ici Katerina Golubeva et Richard Courcet. 

Crédits : Arena Films/ Orsans/ France 3 Cinema/ The Kobal Collection/ Aurimages

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C'est encore entre réalisme et onirisme qu'évoluent les personnages de Nénette et Boni (1996), tout comme le film choisit de se déployer entre quotidien trivial et stylisation. Des liens mystérieux se tissent entre un frère pizzaïolo et une sœur enceinte à quinze ans qui se retrouvent, se cherchent, se fuient. Ici, tout n'est que fluidité, sensations, ondulations, mouvance, dans un récit tout entier ouvert aux aléas, à l’image du cinéma de Rivette. Rien n'est dit ou précisément montré à l'écran, tout y prend corps pourtant avec une force rare.

Le corps est le sujet central des deux films suivants, pourtant radicalement opposés. Beau travail (1999), commande de la chaîne Arte pour la série « Terres étrangères », trouve son origine dans divers textes d'Herman Melville, dont Billy Budd. Dans ce film quasi chorégraphique, les corps d’un groupe de légionnaires sont magnifiés, moins dans un sens sexuel que sensuel et plastique. Plus que jamais, la ligne dramatique et le discours sont, sinon abandonnés, du moins confinés dans une zone d'incertitude, au profit d'une esthétique qui frise le formalisme sans jamais s’y enliser (l'agonie d'un soldat au milieu d'un resplendissant lac de sel). Le titre est à prendre au pied de la lettre : Claire Denis travaille le beau et démontre que la beauté du monde et des corps, la beauté au cinéma, est le fruit d'un travail long et minutieux. Avec Trouble Every Day (2001), cependant, nous passons de la beauté à l'horreur. C'est un film de genre, le « gore », sanguinolent par excellence. Une femme (Béatrice Dalle) et un homme, poussés par des pulsions érotiques dont ils semblent souffrir, se livrent à des actes de cannibalisme. Le film ne cherche en rien à expliquer, encore moins à justifier ces comportements. Si l’esthétisation évite le cynisme voyeuriste inhérent au genre, Trouble Every Day donne un désagréable sentiment de gratuité, même s’il est vrai que l’animalité habite en profondeur la majorité des personnages de Claire Denis.

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Un beau soleil intérieur, C. Denis

Un beau soleil intérieur, C. Denis
Crédits : Curiosa Film/ BBQ_DFY/ Aurimages

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J’ai pas sommeil, C. Denis

J’ai pas sommeil, C. Denis
Crédits : Arena Films/ Orsans/ France 3 Cinema/ The Kobal Collection/ Aurimages

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Écrit par :

  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR (C. Denis)

  • Écrit par 
  • Joël MAGNY
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Depuis Chocolat (1988), tous les films de Claire Denis mettent en scène des relations de désir qui franchissent et souvent transgressent les frontières culturelles. Les liens qui se tissent entre les êtres relèvent moins de la société ou de l’idéologie que d’émotions, de pulsions, de forces quasi médiumniques. Claire Denis croit à un […] Lire la suite

Pour citer l’article

Joël MAGNY, « DENIS CLAIRE (1948- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/claire-denis/