CHURCHILL CARYL (1938- )

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Caryl Churchill offre au spectateur une œuvre complexe et riche tant sur le plan idéologique que dramaturgique. Jusque dans les années 1990, son travail se place dans le sillage du théâtre féministe, en montrant la schizophrénie de la femme moderne (avec le conflit mère-femme) ou encore la situation économique qui est la sienne dans la société. Caryl Churchill évite toujours le naturalisme : les thèmes réalistes lui fournissent l'occasion d'une expérimentation théâtrale qui va de la farce provocante, à la manière de Joe Orton (Owners, 1972), au théâtre fragmentaire (Fen, 1983) ou recourant à la parabole (Cloud Nine, 1979 ; Top Girls, 1982), dans la logique des dramaturges post-brechtiens.

Pour Caryl Churchill, l'Histoire mérite un traitement particulier. C'est elle qui a fait du monde un lieu où les femmes vivent en étrangères ou en esclaves. Vinegar Tom (1976) obéit au principe de l'historicisation brechtienne : dans le dessein d'éclairer la condition féminine au xxe siècle, la pièce évoque la chasse aux sorcières qui eut lieu au xviie siècle. De la même façon, Cloud Nine s'en prend au système moral et colonial victorien dans une première partie qui se passe en Afrique au xixe siècle, et à celui qui régit le xxe siècle dans une seconde partie, située dans un Londres que hante le fantôme d'un frère mort en Irlande du Nord. La pièce se fixe également pour mission de désactiver les stéréotypes en jouant d'un système de permutation des genres et des races.

La même structure dédoublée sert de charpente à Top Girls. On y voit mises en parallèle la femme active du xxe siècle – Marlene – et les femmes célèbres qui ont fait l'histoire et se trouvent conviées à une célébration surréaliste dans le cadre, quant à lui très réaliste, d'un restaurant. Cet effet de contraste – et la violente déréalisation qui en résulte – caractérise également The Skriker (1994), où apparaît un personnage fabuleux, sorte de Vouivre à la langue déliée.

Avec Blue Heart (1997) et Far away (2000), Caryl Churchill remet en doute encore plus radicalement le concept de structure, depuis l'architecture de la pièce – en tableaux, parabolique, épique – jusqu'à l'unité de sens que forment la phrase et le mot. Les mots deviennent comme des vaisseaux fantômes, selon un principe de jeux de langage, à mi-chemin entre Wittgenstein et Beckett. Ainsi, Far away met en place, sur fond de guerre généralisée, un discours politique surréel où les mots, détachés de leurs significations conventionnelles, revêtent un caractère bien plus menaçant. Blue Heart élabore un diptyque dont la première pièce, Heart's Desire, se rapproche des jeux de contrainte de l'Oulipo (voir L'Augmentation de Georges Perec), tandis que la seconde, Blue Kettle, opère une véritable « fantomisation » de la langue : les mots de la pièce, sans tenir compte de leur catégorie grammaticale, y sont remplacés par deux vocables « blue » (bleu) et « kettle » (bouilloire), et enfin par les deux initiales « b » et « k ». Les mots disent tout sauf la vérité – Ionesco prétend qu'« ils ne parlent pas ». Il faut donc faire des trous dans la langue pour toucher la vérité. Depuis A Number (2002), il semblerait que Caryl Churchill ait opté pour une poursuite du projet beckettien : les mots ne sont convoqués que pour encoder imparfaitement un univers condamné à se perdre en se disant. Cette approche prend un tour politique avec Drunk enough to Say I love You ? (2006), à propos de l'intervention américaine en Irak. Toujours dans la même logique de langage, Love and Information (2012), qui emploie quinze acteurs pour cent personnages, se veut un portrait de notre condition postmoderne.

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  • : agrégée, professeur de littérature anglaise (théâtre) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Dans le chapitre « Le théâtre des minorités : une troisième vague ?  »  : […] On peut ainsi considérer que, depuis 1956, il y a eu trois « vagues » : de 1956 à 1968 environ, la génération d'Arden, Osborne, Wesker posait la question de la libération culturelle des masses, la guerre de 1939 ayant entraîné un très net affaiblissement des barrières de classe ; de 1968 à 1979, avec la guerre du Vietnam et la révolte estudiantine, la génération de Barry Keefe, David Edgar, Howard […] Lire la suite

Pour citer l’article

Elisabeth ANGEL-PEREZ, « CHURCHILL CARYL (1938- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/caryl-churchill/