BIENVENUE AU CLUB (J. Coe)Fiche de lecture

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Roman après roman, Jonathan Coe tend à l'Angleterre un miroir, sans trop se soucier de la rigueur qui sied à l'historien, mais avec le désir de mettre en lumière « l'esprit du temps ». Après Testament à l'anglaise, consacré aux années 1980, Bienvenue au club (trad. J. et S. Chauvin, Gallimard, 2003) s'attaque cette fois aux années 1970. Ce temps que les moins de vingt ans n'ont pas connu, c'est l'époque d'avant le blairisme et le thatchérisme – autant dire la préhistoire.

Le roman s'ouvre en 2003 à Berlin, lorsqu'une jeune femme confie à un parfait inconnu un long récit de seconde main, qu'elle est censée tenir de la bouche de son oncle. Bien vite, la machine à remonter le temps s'enclenche, pour s'arrêter au cœur de l'hiver 1973, marqué par les grandes grèves de mineurs. Le gouvernement d'Edward Heath vit ses dernières heures. L'année suivante, Harold Wilson et les travaillistes hériteront d'un pays traumatisé par une crise sociale et économique sans précédent, dont ils ne viendront pas à bout : quand s'achève le livre, Maggie Thatcher pointe le bout de son nez, cynique et libéral. Sombre période, années de plomb et de feu aussi, quand explosaient les premières bombes de l'IRA sur le sol britannique.

Il s'en faut cependant que Coe choisisse la perspective du roman historique. C'est du monde selon Benjamin, Philip, Doug, Lois et les autres, que nous entretient Bienvenue au club. Autour de Benjamin et de son groupe de rock « les Roteurs » gravitent ses camarades de classe, aux prises avec les joies, les peines et les incertitudes de l'adolescence. Roman d'apprentissage, comme il en existe des dizaines (à commencer par L'Attrape-Cœurs, de Salinger), mais aussi (auto)portrait de l'artiste en jeune homme, cherchant à tâtons sa voie, entre la musique classique, le rock, et l'écriture, Bienvenue au club relève un formidable défi, celui de la banalité, et accepte implicitement de se mesurer à des récits – films ou romans – qui ont fait la gloire d'un certain réalisme à l'anglaise. De Samedi soir et dimanche matin (A. Sillitoe, 1959) à If (L. Anderson, 1968), les modèles ne manquent pas, qui voient l'anglicité écartelée entre deux extrêmes : le prolétariat et l'aristocratie. Bienvenue au club entend échapper à ces pièges en privilégiant une thématique résolument moyenne : une boarding school de Birmingham (et donc pas une public school) ; un délégué syndical (atelier châssis) dans l'usine British Leyland de Longbridge, chargé de porter haut le flambeau de la conscience de classe, mais empêtré dans des affaires de cœur ; des lycéens, enfin, dont aucun n'est un vrai dur.

Jonathan Coe sait à merveille traiter son sujet par la bande : la bande de copains, unis comme les doigts de la main, la périphérie (Birmingham), plutôt que la capitale (Londres) ; la ceinture de verdure où l'on peut se perdre, en lieu et place de la grise et industrieuse métropole de province. La bande-son, enfin, essentielle en ces années-là. Dans le désert culturel des Midlands parvient l'écho lointain des albums de Roxy Music, de Genesis, de Bob Marley, avant qu'ils ne battent en retraite devant le « rock du chômedu », porté par les Clash et les Sex Pistols (le souvenir de Johnny Rotten n'est sans doute pas étranger au nom que se donne le groupe de Benjamin). Autres témoins de leur temps à traverser ces pages : les séries télévisées – Chapeau melon et bottes de cuir, Hawaï, police d'État, Kojak –, ainsi que les romans de Tolkien. Preuve que l'impressionnante documentation recensée à la fin du livre s'est heureusement dissoute dans le roman.

Déjà peu suspect de nostalgie, Jonathan Coe travaille à l'exorciser, sans pour autant juguler l'émotion. Il multiplie les changements de registre, de ton, et de formes narratives. Les longs extraits du Bill Board, les carnets intimes, le courrier aux lecteurs, la nouvelle écrite par Benjamin, et jusqu'au long monologue intérieur final, tout nous rappelle qu'on a affaire à un texte rhapsodique, cousu et recousu. Coe se veut lucide sur ce que les adolescents perçoivent de la politique et retiennent des mutations du monde qui les entoure : trois fois rien, en définitive. Mais les détails, parfois, en disent plus long que les discours : ainsi de la croix gammée en évidence lors d'un concert d'Eric Clapton, à l'origine d'une salutaire prise de conscience. Plutôt que de céder à la mode du nihilisme, Coe impose la drôlerie bien tempérée du romancier pour raconter cette drôle d'époque marquée par le désenchantement, et frappée d'impuissance devant l'arrivée du libéralisme triomphant. Cette peu commune vis comica, il l'assimile même au rire de Dieu devant l'imprévoyance de ses créatures. Usurpant le rôle du Créateur, Coe tire d'une main experte les fils du destin : « tout est écrit », ne cesse-t-il d'affirmer, comme pour dédouaner ses personnages – Benjamin en particulier – envers lesquels il déborde de compassion. Plus intrépide encore, il ose un happy end, tout en laissant entendre que la félicité en amour ne saurait être éternelle. Et si le roman sonne si juste, n'est-ce pas en raison de son ancrage dans l'anglicité, sa part de violence et de mélancolie – sa légère amertume, aussi, qui rejoint celle de la bière servie au comptoir, où s'échangent les histoires drôles et tristes, sous le signe d'une convivialité déjà reléguée aux oubliettes de l'Histoire ?

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Marc PORÉE, « BIENVENUE AU CLUB (J. Coe) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bienvenue-au-club/