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BABYLON BABIES (M. G. Dantec)

De tout temps, des écrivains ont tenté de se projeter dans le futur par le biais du roman. Maurice G. Dantec appartient à cette lignée de visionnaires. Il avait longuement développé ce qu'il appelait « les enjeux de l'acte littéraire, en cette fin de siècle et de millénaire » dans l'article « La Fiction comme laboratoire anthropologique expérimental » paru dans un numéro des Temps modernes (no 595, octobre 1997), consacré au roman noir. Là, il affirmait, entre autres, que « les sociétés sont le produit d'une mutation biologique ».

Après La Sirène rouge (1993), dont l'action est contemporaine de la guerre en Yougoslavie, et Les Racines du mal (1995), où il met en scène la secte des « tueurs des Alpes », Babylon Babies (Gallimard, Paris, 1999), son troisième roman, nous entraîne en l'an 2013 et brosse une histoire de l'humanité puissante et totalement insensée qui lui permet de développer son propos sur cette « mutation biologique ». Dans cet énorme livre de plus de 550 pages, on retrouve Hugo Cornelius Toorop, le mercenaire idéaliste de la Sirène rouge, qui combat cette fois en Chine, dans les rangs de la résistance. Réfugié au Kazakhstan, il est recruté, pour le compte de la mafia sibérienne, par un colonel des services secrets russes. On lui propose de convoyer jusqu'au Canada une jeune femme, Marie Zoru. Une mission d'apparence facile, mais qui dissimule un redoutable secret. Marie, porteuse d'une « arme biologique » effrayante, est schizophrène. Ce qui, une fois découvert par les commanditaires (une secte américaine) va provoquer la panique et un affrontement armé.

Le livre s'inscrit dans la veine du courant « cyberpunk ». Fondé au début des années 1980 par William Gibson et Bruce Sterling notamment, ce mouvement donne de notre monde une vision apocalyptique, en mêlant science-fiction et roman noir. Après une première partie un peu languissante qui évoque le chaos planétaire, Babylon Babies trouve son vrai rythme en mettant en scène, dans les environs de Montréal, l'affrontement des multiples mafias, triades et autres sectes censées sévir au Canada et aux États-Unis, et qui vont employer tous les moyens pour s'emparer de Marie Zoru. Sur fond d'expériences biologiques interdites par la loi, Dantec nous plonge dans un monde où l'exploitation des techniques nouvelles atteint son summum : ainsi de la « schizomachine », une intelligence artificielle créée par le neuro-psychiatre Darquandier, déjà présent dans Les Racines du mal. Destiné à soigner Marie, l'appareil est capable de se connecter sur son ADN, de contrôler son cerveau et de lui apprendre à le maîtriser elle-même. Plus que jamais, Dantec donne ici libre cours à certaines de ses obsessions touchant les technologies et les sciences biologiques, obsessions déjà présentes dans ses précédents ouvrages. Mais le propos se fait ici plus insistant, et l'on se perd parfois dans les méandres de cette fiction dans un univers dont elle invente les lois au fur et à mesure de sa progression.

Comme Les Racines du mal, Babylon Babies se nourrit de nombreuses lectures philosophiques et scientifiques – de Jeremy Narby (pour ses études sur l'ADN) à Gilles Deleuze en passant par les chamans amérindiens – et s'articule autour de la connexion physique du cerveau humain avec une entité intelligente artificielle. À travers ce « schizo-roman », Maurice G. Dantec pose une question à laquelle la science ne saurait répondre : « Les schizophrènes sont-ils des malades mentaux ou des productions de la nature pour le futur humain ? » Le récit esquisse une réponse romancée en imaginant un « homo sapiens neuromatrix », mutation fondamentale pour l'histoire de l'humanité ; une vision qui n'est pas vraiment exaltante et qui manque singulièrement d'humour. Malgré un fort tapage médiatique, [...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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