FARHADI ASGHAR (1972- )

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Cinéaste iranien, Asghar Farhadi est né à Khomein Shahr près d'Ispahan (Iran) en 1972. Intéressé par le cinéma et le théâtre, il réalise son premier court-métrage à l'âge de douze ans, s'inscrit à l'université de Téhéran, et obtient une maîtrise de mise en scène en 1998. Avant son premier long-métrage, Danse avec la poussière (Raghss Dar Ghobar, 2003), il élabore six courts-métrages et deux séries télévisées.

Asghar Farhadi se distingue autant de ses aînés comme Abbas Kiarostami (dont les œuvres s'ancrent souvent dans le monde rural) que des cinéastes engagés de sa génération comme Mohammad Rasoulof. Il réalise, souvent, un cinéma urbain, non ouvertement contestataire. La radiographie des rapports entre classe moyenne et couches populaires offre un terrain favorable à ses investigations. Il écorne, dans son deuxième film, Les Enfants de Belle Ville (Shahr-é ziba, 2004), la justice locale fondée sur la loi islamique, mais sans choquer, car il met au point dès cet opus sa méthode créatrice. Il montre des personnages qui poursuivent un but dont ils ne veulent pas se départir, mais qui ne mettent jamais frontalement en cause la société dans laquelle ils vivent. Le style du réalisateur est légèrement distancié et fluide. Dans ce film matriciel, un délinquant tente, à sa sortie de prison, d'obtenir la grâce d'un ami coupable de meurtre, en plaidant sa cause auprès du père de la victime (le seul à pouvoir lui éviter, en retirant sa plainte, la peine de mort). Les protagonistes appartiennent tous, dans Beautiful City, à la classe des défavorisés.

C'est avec son troisième film, La Fête du feu (Chahar shanbé suri, 2006) que Farhadi parachève son univers : couples aisés et domestiques se côtoient, s'observent, s'opposent ; le film montre bien leur différence de condition et de vision du monde. Avant le tournage, de longues répétitions ont permis de donner aux protagonistes une personnalité bien trempée.

Une séparation (Jodayi é Nader az Simin, 2011), ours d'or à Berlin, s'organise par thèmes et variations autour de cinq personnages : Nader et son épouse Simin, un couple de bourgeois aisés, leur fille Termeh (onze ans), et un couple de prolétaires, Razieh et son époux Hodjat. Asghar Farhadi tient son auditoire en haleine en disposant au cours du film une série de chausse-trapes. Dans Une séparation ce que le spectateur cherche à saisir et à comprendre est diffus et sujet à plusieurs interprétations.

Le film s'ouvre alors que Simin et Nader sont face à un juge, invisible à l'écran ; son regard est celui du spectateur. Le couple décide de se séparer : Simin souhaite que leur fille grandisse à l'étranger, son époux ne peut souscrire à cette demande car il doit veiller sur son père octogénaire, atteint de la maladie d'Alzheimer. Il n'y a chez ces bourgeois aisés aucune colère ni ressentiment. Cette situation demeurera en suspens jusqu'à la fin du film, qui traite plus de l'entre-deux qui sépare les audiences que de la séparation elle-même.

Demeuré seul, Nader cherche une aide à domicile pour s'occuper de son père. Dans la scène constituante du drame, les protagonistes se croisent et se toisent dans l'appartement bourgeois : Simin fait ses valises, Termeh regarde tour à tour chacun de ses géniteurs, Razieh, une femme pauvre, est déjà là avec sa fillette de six ans et s'enquiert des conditions de son futur emploi auprès de Nader. À partir de là, le film progresse par déplacements, l'imprévu guidant, derrière une apparente simplicité, l'évolution de la situation.

Razieh, très croyante, tergiverse avant d'accepter le poste. Chacune de ses interventions est empreinte d'hésitations de tous ordres : elle appelle, par exemple, un imam pour savoir si elle peut faire la toilette du vieil homme sans commettre de péché. Une séparation se constitue ainsi autour d'une structure sans failles. Chaque événement « fort » est sous-tendu par des mises au point d'ordre socioculturel.

Le pivot du film se met en place lorsque Nader et Termeh rentrent et trouvent la porte fermée, et la servante absente. À l'intérieur, le vieillard est attaché au lit. Razieh et sa fille reviennent peu après. La femme ne donne pas d'explication satisfaisante de son absence. Nader, énervé, la licencie en la poussant vers la sortie. Peu de temps après, on apprend que la femme a fait une fausse couche. Razieh porte plainte en accusant Nader de l'avoir jetée dans les escaliers, tout en la sachant enceinte ; ce dernier nie ces deux choses. Le spectateur, devenu enquêteur, parcourt alors un vrai jeu de pistes. Un détail (l'enseignante de Termeh aurait parlé avec la servante de son état, et Nader l'aurait entendue), contesté par l'employeur, sert de boussole durant toute la seconde partie du film. Face aux problèmes de son mari, Simin, qui n'a pas quitté l'Iran, revient pour l'aider. Les cinq protagonistes centraux se retrouvent devant un juge.

À l'instar de La Fête du feu ou À propos d'Elly (Dar bareye Elly, 2009), film qui voit le personnage central féminin disparaître comme dans L'Avventura d'Antonioni, le spectateur doit décrypter, ici, un grand nombre d'éléments de toute nature. La justice, la religion, les rapports entre classes sociales (Hodjat exprime son amertume de n'être pas écouté par le magistrat à cause de son manque d'éducation) sont passés au crible à travers une fausse objectivité documentaire qui donne à Farhadi une grande liberté d'expression. Razieh et Nader, comme le antihéros de Beautiful City, vont au bout de leur conception respective de la justice et de la vérité, et ceci à partir de la place qu'ils occupent dans la société, avec leurs croyances, leur formation, leur vision du monde ; quitte à mentir ou à se contredire, conduisant leurs proches à prendre, à leur tour, position. Le cinéaste élabore ici une vision sophistiquée de son pays qui révèle, avec lucidité, le quotidien (ni idéalisé, ni diabolisé) de l'Iran contemporain.

Une séparation adopte une fin ouverte : revenus chez le juge des affaires matrimoniales, les parents, décidés à se séparer, attendent à la porte de la salle d'audience que Termeh décide avec lequel d'entre eux elle veut vivre.

Après Une séparation, Asghar Farhadi a réalisé en France Le Passé (2013).

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Raphaël BASSAN, « FARHADI ASGHAR (1972- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/asghar-farhadi/