ALAIN RESNAIS, LIAISONS SECRÈTES, ACCORDS VAGABONDS (S. Liandrat-Guigues et J.-L. Leutrat)

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Parmi tous les réalisateurs français qui ont débuté dans le long-métrage à la fin des années 1950, Alain Resnais est assurément le moins prolifique : d'Hiroshima mon amour (1959) à Cœurs (2006), il n'a signé que dix-huit titres (dix-neuf si l'on compte pour deux le diptyque Smoking/No Smoking). Bien peu de chose comparé à la fécondité de Claude Chabrol ou à la prolifération godardienne. Mais l'importance d'un auteur ne se mesure pas au nombre de ses films (que serait alors Jean Vigo ?), ni à celui de ses spectateurs. Elle s'évalue selon des critères non quantifiés, comme la résonance profonde, le lent travail au cœur de la sensibilité collective, la preuve par la non-usure du temps – toutes choses vérifiées, dans ce cas, par une œuvre parfaitement singulière qui s'est construite sans tapage, à l'écart des modes. Il y a un univers Resnais, cohérent et multiple, identifiable à travers des expériences formelles toujours renouvelées ; un univers sans guère d'équivalent, qui explique la place qu'occupe l'auteur dans le cinéma français : celle d'un Grand Ancien respecté, primus inter pares.

Alain Resnais

Photographie : Alain Resnais

Alain Resnais à la Mostra de Venise, en 2006. Il y présentait Cœurs, avec Sabine Azéma, Pierre Arditi et Lambert Wilson, ses acteurs fétiches, dans les principaux rôles. 

Crédits : Alessandra Benedetti/ CORBIS/ Corbis Entertainment/ Getty Images

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L'ouvrage de Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat Alain Resnais, liaisons secrètes, accords vagabonds (éditions Cahiers du cinéma, Paris, 2006) s'ajoute à une bibliographie qui ne comprend guère, depuis 1962, qu'une grosse poignée de titres : crainte de se perdre en route durant l'exploration ou d'une asphyxie due à l'altitude, les exégètes ne se sont pas bousculés pour dresser la cartographie de ce paysage. En revanche, tous ceux qui se sont risqués à effectuer la « reconnaissance de l'archipel Resnais », pour reprendre l'intitulé du premier chapitre du livre, ont signé des ouvrages qui ont fait date, à la hauteur de l'importance du sujet. Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat s'inscrivent dans cette lignée d'excellence, qui passe par Robert Benayoun et François Thomas. Deux éléments les ont aidés dans leur travail : d'abord une parfaite connaissance de l'œuvre, qui leur permet de naviguer d'un film et d'un thème à l'autre en évitant les écueils des poncifs réducteurs (le temps, la mémoire, si souvent associés dans les approches hâtives du cinéaste), ensuite une évidente complicité avec Resnais, qui transparaît dans le très copieux et libre entretien qui constitue la seconde partie du livre. L'auteur, que l'on sait modeste et peu enclin à livrer ses secrets de fabrique, s'y découvre avec une abondance inhabituelle, sous le titre, choisi par lui, de « Des reproches plein les poches ». Peu de reproches pourtant dans ses propos, sinon contre les embûches financières qui l'ont fait renoncer à trop de projets longtemps entretenus : vie du marquis de Sade, aventures d'Harry Dickson ou opéra d'après Kurt Weill (on sait qu'une carrière de cinéaste est d'abord un cimetière de films rêvés). Mais, par contre, des poches pleines de multiples clés pour les amateurs, souvenirs d'enfance, influences littéraires et graphiques, rencontres décisives, tout ce qui a contribué à façonner un monde intérieur dont ses films manifestent la cohérence. Au moment de la sortie de Cœurs (lion d'argent à la Mostra de Venise en 2006), Resnais offre, en perspective cavalière, un intrigant panorama de ses six décennies d'activité.

Toutes les précisions qu'il apporte éclaircissent les pistes tracées par les deux auteurs dans la première partie, ce « Voyage en malaisie », titre suggéré par Resnais lui-même, qui donne là une indication précieuse sur les arcanes de ses créations. Le malaise, sentiment de l'incertitude générale, du décalage, de l'étrangeté au monde, est effectivement une constante chez lui : aucun personnage de ses films n'y échappe, chacun apportant, qu'il s'agisse d'un drame ou d'une comédie, sa conscience malheureuse et son instabilité. Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat voient avec raison dans l'image de l'immeuble qui glisse inexorablement, dans Muriel, une métaphore de tous ces héros décalés en présence d'un univers aussi fuyant que le sourire du chat du Cheshire chez Lewis Carroll. Mais le mal-être n'est qu'un cadre, une structure qui permet aux narrations de s'épanouir. Ce qui les nourrit, tout autant que les scénarios dus à Duras, Robbe-Grillet, Cayrol, ou Semprun, c'est l'imaginaire de Resnais, même s'il s'est toujours appliqué à n'apparaître que comme un « metteur en scène », t [...]

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Écrit par :

  • : docteur ès lettres, rédacteur en chef de la revue Jeune Cinéma

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Pour citer l’article

Lucien LOGETTE, « ALAIN RESNAIS, LIAISONS SECRÈTES, ACCORDS VAGABONDS (S. Liandrat-Guigues et J.-L. Leutrat) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alain-resnais/