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KRISTOF AGOTA (1935-2011)

Hongroise exilée en Suisse, devenue écrivain par un apprentissage tenace et courageux de la langue française qui lui était inconnue jusqu'à l'âge adulte, Agota Kristof s'impose comme une voix majeure de la littérature francophone contemporaine. À partir d'une position d'étrangère, d'« analphabète » dans cette nouvelle langue, elle produit une œuvre dense et dérangeante, composée de pièces de théâtre et de nouvelles, d'un récit autobiographique, d'un bref roman, du poème Vivre, et de la célèbre Trilogie des jumeaux (1991), inaugurée par Le Grand Cahier (1986). Traduite dans trente-cinq langues, cette Trilogie, qui laisse le lecteur étonné par l'extrême sobriété de l'écriture, par la construction et la force du récit, lui a valu une reconnaissance internationale.

Née en 1935 dans le village hongrois de Csikvand, Agota Kristof déménage en 1944 avec sa famille dans la petite ville de Köszeg, que les lecteurs de la Trilogie des jumeaux connaîtront par la suite comme la ville de K. Si l'enfance est marquée par une grande faim de lecture, l'adolescence est le moment de la découverte de l'écriture. Kristof compose des poèmes en hongrois griffonnés en cachette dans le dortoir de l'internat. Certains paraîtront plus tard dans la Gazette littéraire hongroise, mais la plupart d'entre eux restent inédits.

Le sentiment de clandestinité, d'isolement et de silence de ces années marquera le reste de la vie de Kristof. Pour fuir l'invasion des troupes soviétiques, elle traverse avec son mari et son bébé la frontière avec l'Autriche, quittant définitivement, à l'âge de vingt et un ans, la Hongrie, sa famille, sa langue et devenant à jamais une exilée. Elle arrive en Suisse où le hasard la fait s'installer dans la ville de Neuchâtel. Après des années de « désert social et culturel », durant lesquelles elle travaille en usine et survit grâce à des gagne-pain divers, elle s'engage dans une « lutte longue et acharnée pour conquérir » le français.

Apprise en cours du soir, cette langue va la réinscrire au cœur de l'écriture. Entre les années 1970 et 1980, Agota Kristof livre des pièces pour la radio, recueillies plus tard en volume (L'Heure grise et autres pièces, 1998). Dès le début des années 1980, elle met en place une écriture différente, qui consiste en la rédaction de courtes nouvelles dont les personnages sont toujours les mêmes. « Je voulais écrire mes souvenirs d'enfance, pour mes enfants », raconte-t-elle. Ainsi commence l'écriture de ce qui deviendra, sans que Kristof le soupçonne encore, La Trilogie des jumeaux. Ancré dans le vécu de l'auteur, cet ensemble de trois romans publiés entre 1986 et 1991 (Le Grand Cahier, La Preuve et Le Troisième Mensonge) relate la séparation des jumeaux Lucas et Claus, abandonnés par leur mère dans la petite ville frontalière de K. Clé du récit, la frontière scinde les vies des différents personnages qui habitent la ville, victimes de la guerre, du deuil, du désarroi et de la séparation.

À la rumeur d'intérêt que suscite la parution de La Trilogie, et du Grand Cahier en particulier, succèdent quatre années de silence, jusqu'à la publication d'Hier (1995). Récit d'un amour sinistre entre deux êtres qui partagent une même marginalité, ce roman habité d'une forte dimension autobiographique sera le dernier roman publié de Kristof. Lui fait suite L'Analphabète.Récit autobiographique (2004), une collection d'articles écrits précédemment sur commande. Intensément vrai, ce texte, qui pointe les moments majeurs d'une vie, de l'enfance à l'exil, en passant par la mort de Staline, est la seule œuvre dont Kristof ait regretté la publication, la considérant comme du « mauvais journalisme » dépourvu de valeur littéraire.[...]

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Écrit par

  • : maître de conférences en littérature comparée à la faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain (Belgique)

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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