Longtemps tenu pour l'égal d'Adam Mickiewicz et de Julíusz Słowacki, placé à leur côté dans la grande triade des bardes mainteneurs de l'âme nationale de la Pologne, Krasiński fut, entre les deux guerres, sévèrement déprécié par la critique. Une analyse moins passionnée et plus serrée de son œuvre lui découvre aujourd'hui une importance et une signification nouvelles dans l'ensemble du romantisme polonais. En chargeant ce dernier d'une intensité tragique qui est son apport spécifique et sans lequel ce romantisme ne serait pas complet, Krasiński a, par ses drames et sa correspondance, donné à cette phase des lettres polonaises une ampleur et une portée européennes.
1. Le poète anonyme de la Pologne
Descendant des plus illustres familles polonaises, Zygmunt Krasiński naquit et mourut à Paris. Sa formation intellectuelle le tourna vers la philosophie et l'histoire autant que vers les lettres où il déploya un talent précoce, tandis que son séjour à Genève (1829-1832), où il termina ses études, lui donnait une ouverture européenne. Victime de l'esprit familial et du conservatisme étroit de son père, l'interdiction de prendre part à l'insurrection (1830-1831) le laissa déchiré entre son amour filial et son patriotisme, et le plongea dans un drame qui pesa sur toute sa vie. Il en résulta un repli maladif sur lui-même. Nul ne vécut alors avec plus d'intensité les conflits de la sensibilité romantique entre les nobles aspirations de l'âme et les servitudes humiliantes de la réalité : nul, dans son impuissance à accorder ses actes à ses sentiments, ne fut davantage obsédé par l'interrogation d'Hamlet. Dès lors, Krasiński mena une existence effacée, résidant à l'étranger – mais sans passer à l'émigration –, renonçant à signer de son nom une œuvre qui fut celle du « poète anonyme de la Pologne ». À la fin de sa vie, il était devenu aveugle.
Cette expérience et ces tourments, qui font de la correspondance – en particulier, celle échangée avec l'ami de Genève, H. Reeve – un document exceptionnel sur la psychologie romantique, i […]
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