En attribuant au Destin le prix du cinquantième anniversaire, le festival de Cannes 1997 a honoré un film qui, à partir de la vie du philosophe musulman Averroès dans l'Andalousie du xiie siècle, démontre, sous la forme d'un appel à un islam tolérant, que la foi n'est pas toujours synonyme d'obscurantisme. Le prix a également couronné la longévité d'une carrière commencée en 1950, et forte de trente deux longs métrages. L'œuvre de Youssef Chahine (Yūsuf Chāhīn) est tout sauf monolithique. Elle a épousé les contradictions de son pays, l'Égypte, s'identifiant à sa culture et à son histoire, parvenant à imposer une expression personnelle au sein d'une industrie cinématographique strictement commerciale, naguère florissante et aujourd'hui décimée. Le cinéaste a toujours eu besoin d'un interlocuteur, réel ou imaginaire : ce désir de s'adresser à l'autre, au citoyen du monde, est le moteur d'une œuvre en forme de lettre ouverte. Au sein d'une époque surmédiatisée, Chahine estime qu'il est de son devoir de témoigner des problèmes de son temps et de son pays, le cinéma étant la forme artistique vivante qui donne le meilleur accès à la culture de l'autre. Aussi peut-on lire en filigrane de son œuvre toute l'histoire contemporaine de l'Égypte, du roi Farouk à l'épopée nassérienne, de la défaite de 1967 (la guerre de Six Jours) à la montée actuelle de l'intégrisme, ainsi que toute l'évolution formelle du cinéma égyptien sur la même période : comédies musicales et mélodrames populaires des années 1950 (les studios du Caire ont été pendant longtemps le Hollywood du cinéma arabe), influence du néo-réalisme italien puis du cinéma soviétique, à travers la peinture du monde rural et la grande fresque nationaliste hagiographique. Volontiers impur, le cinéma de Chahine se plaît, avec un mélange de culot et de naïveté, à brasser les genres et les styles. Il est aussi à l'aise dans les paysages naturels que dans les décors en carton-pâte (bricoleur de génie, il profite au mieux de l'exiguïté des studio […]
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