Après l'échec cuisant de son premier roman, Grimus (1977), la parution des Enfants de minuit en 1981, couronnée par le Booker Prize, ouvre grandes à Salman Rushdie les portes de la renommée.
1. Un roman historico-parodique
Le roman débute avec la naissance simultanée, le 15 août 1947, de l'Inde indépendante et de Saleem Sinai, le narrateur de cette autobiographie fictive : « À l'instant précis où l'Inde accédait à l'indépendance, j'ai dégringolé dans le monde. » Salué par les plus hauts dignitaires du pays, il se découvre, avec 999 autres de ses semblables, les « Enfants de minuit » nés la nuit de l'indépendance, doté de propriétés magiques, notamment le don de télépathie. Mais son appendice nasal, qui n'est pas sans rappeler la trompe du dieu Ganesh, lui vaut railleries et persécutions. Ses parents, en l'opérant des amygdales, lui ôtent une partie de ses pouvoirs occultes. Enchaîné au destin national pour le meilleur et surtout pour le pire, Saleem fait l'expérience des divisions indiennes, entamées dès la partition du Pakistan en 1971. Les mutilations infligées à son corps en voie de décomposition culminent lors de l'État d'urgence décrété par Indira Gandhi en 1975, qui coïncide avec son émasculation.
2. Une nouvelle génération littéraire
Dans ce roman politique, où la veine satirique de Rushdie s'en prend directement aux pouvoirs en place, le corps, fragile garant de l'unité originelle, devient la cible des attaques portées par une modernité répressive, que dénonce un artiste resté fidèle aux idéaux de l'indépendance. Autre enjeu de taille, le renversement des rapports entre fiction et réalité : c'est la logique romanesque qui dicte ici sa loi à l'Histoire. Le narrateur, Saleem Sinai, revendique le droit à la subjectivité ; ses souvenirs sont approximatifs, sa vision fragmentaire, « trouée ». « La réalité est une question de perspective ; plus vous remontez dans le passé, plus il semble concret et plausible – mais, quand vous vous rapprochez du présent, cela semble inévit […]
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