2. « Bruegel chez Baltard »
Dans l'Ébauche du roman, Zola a très clairement exposé les grandes lignes de son projet, pensé initialement comme un complément à La Curée (« ... la bourgeoisie appuyant sourdement l'Empire, parce que l'Empire lui donne la pâtée matin et soir... »). « L'idée générale est : le ventre – le ventre de Paris, les Halles où la nourriture afflue, pour rayonner sur les quartiers divers –, le ventre de l'humanité et par extension la bourgeoisie digérant, ruminant, cuvant en paix ses joies et ses honnêtetés moyennes [...] ; cet engraissement, cet entripaillement est le côté philosophique de l'œuvre. Le côté artistique est les Halles modernes, les gigantesques natures mortes. » Le ventre est en effet au cœur de l'« anthropologie mythique » zolienne (J. Borie). Il est l'organe central du corps social, à la fois lieu où se conjuguent tous les appétits des hommes – appétit de nourriture bien sûr, mais aussi de jouissance sexuelle (le ventre de Nana), d'argent et de pouvoir (la « curée »), voire de création artistique (le ventre de la femme nue de l'ultime tableau de Claude dans L'Œuvre) – et instrument à peine métaphorisé de leur asservissement et de leur destruction par dévoration et digestion, comme le « Voreux » qui engloutit les mineurs de Germinal, le « ventre de métal » de l'alambic où se noient les ouvriers de L'Assommoir, ou encore la chaudière infernale de La Bête humaine. Ainsi, avec Le Ventre de Paris, se met en place la fameuse conception sociobiologique d'une humanité gouvernée par ses instincts, en proie à l'éternelle et permanente lutte darwinienne pour la survie, dont l'opposition allégorique des Gras et des Maigres, rendue célèbre par Bruegel et qui reviendra à maintes reprises dans les Rougon-Macquart, est comme le concentré : « Les Gras, énormes à crever, préparant la goinfrerie du soir, tandis que les Maigres, pliés par le jeûne, regardent de la rue avec la mine d'échalas envieux ; et encore les Gras, à table, les joues débordantes, chassant un […]
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