Ingmar Bergman est mort à quatre-vingt-neuf ans, dont soixante années vouées au cinéma et un peu plus au théâtre. De tous les grands auteurs de films de cette génération, il est celui dont la vie a le plus évidemment été consacrée au travail, et dont l'œuvre est le plus abondant : des dizaines voire des centaines de mises en scène, de scénarios, de films pour la télévision, près de cinquante films de cinéma. Aussi bien les dernières années de sa vie ont-elles été par lui destinées, non à l'érection d'un monument à sa gloire – car sous la vanité inévitable il avait la modestie profonde des grands créateurs –, mais à la préservation des traces du travail.
Paradoxe si l'on veut : cet homme célèbre et célébré pour ses films, auteur de plusieurs des grandes icônes de l'art cinématographique, de Monika à Persona ou Fanny et Alexandre, s'est toujours vu d'abord comme un homme de théâtre. Son long parcours, obsessionnel et changeant, a été sensible à l'époque, à la morale, à la passion – mais obstinément ancré dans l'amour d'un art : l'art dramatique.
1. Comment on devient un maître
Né à Uppsala (Suède), Ingmar Bergman était le second fils d'un pasteur, qu'il a souvent dépeint comme un homme juste mais tourmenté et sévère ; son adolescence fut une longue révolte contre son milieu, avec lequel il rompit à vingt ans, pour travailler dans le théâtre puis, très vite, dans le cinéma. Jeune réalisateur aux dents longues, acharné, extraordinairement productif, il fut après la guerre l'auteur de drames naturalistes, où des jeunes gens révoltés contre une société sûre et confortable, mais étouffante, traînaient leur mal existentiel jusqu'au suicide ou la résignation. Bergman apparaissait alors comme l'un des représentants, talentueux et inégal, du réalisme noir de l'après-guerre – écho assez strict de ce que, en littérature et en philosophie, a signifié l'existentialisme. C'est l'époque qui culmine avec Jeux d'été et Monika, lesquels éblouirent Truffaut et Godard, entre autres parce qu'on y voyait de belles jeunes […]
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