Si Imre Kertész s'est vu décerner le prix Nobel de littérature en 2002, son œuvre n'a commencé à être reconnue que dans les années 1990, via notamment les traductions qui en ont été faites en Allemagne. Paradoxale, dérangeante, elle dresse, pour reprendre la formule de l'Académie suédoise, « l'expérience fragile de l'individu contre l'arbitraire barbare de l'Histoire ».
1. La trilogie
Né à Budapest en 1929, déporté à Auschwitz et libéré à Buchenwald en 1944, Imre Kertész travaille comme journaliste pour le quotidien Világosság. En 1951, il est limogé à cause de sa tiédeur vis-à-vis du régime communiste. À partir de 1953, il vit uniquement de sa plume, écrivant comédies et libretti, traduisant en hongrois Nietzsche, Freud, Hofmannsthal, Schnitzler, Canetti et Wittgenstein, tout en se tenant à l'écart du milieu littéraire. En 1963, il commence à écrire son roman Être sans destin, qui sera publié en 1975 (trad. franç. 1998). C'est la première partie d'une trilogie qui traite des souffrances et de la survie d'un jeune juif à Auschwitz et à Buchenwald, puis de la dictature communiste – autre aspect de la négation de l'être humain dont le xxe siècle fut le théâtre.
L'œuvre d'Imre Kertész est profondément marquée par son expérience des camps et par l'analyse de l'effet dévastateur des systèmes totalitaires sur l’homme. Dans son roman Être sans destin, l'auteur présente son héros, un adolescent juif de quinze ans, à l'esprit encore naïf, qui a été arrêté puis déporté dans un camp de concentration nazi. Là, il considère les événements qui s'y déroulent comme quelque chose de « « naturel compte tenu des circonstances » » : au lieu de la révolte, cette barbarie ne semble susciter en lui qu'indifférence (celle-là même que Kertész retrouvera dans L'Étranger de Camus). L'impuissance des victimes se reflète clairement dans le cynisme méprisant des coupables.
À travers une langue riche de métaphores, Kertész raconte, en évitant les effets pathétiques, les crimes atroces commis dans les ca […]
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