Mistral n'est pas, comme on l'a dit, le poète de la Provence. Il est le poète d'une idée de la Provence. À cette idée, il a consacré sa vie d'homme et voué son œuvre d'écrivain. Pour illustrer et défendre cette idée, il a élaboré ce que ses disciples ont appelé « la doctrine mistralienne », doctrine assez fluctuante pour que des familles d'esprit fort différentes aient pu se réclamer de lui. Quel que soit le jugement porté sur l'influence intellectuelle de Mistral, une chose est assurée : il a pris place parmi les grands poètes de l'humanité.
1. Le poète et son œuvre
Quand Lamartine, dans son quarantième Entretien du Cours familier de littérature, rendit célèbre Mistral, le poète avait vingt-neuf ans. « Un grand poète épique est né », « un vrai poète homérique », s'écriait Lamartine. « Nous ne te demandons d'où tu viens ni qui tu es : Tu Marcellus eris », ajoutait-il, après avoir parlé du « poète villageois de Maillane », ce qui correspondait parfaitement aux idées du Lamartine d'après 1848 et du « romantisme du peuple ». En réalité, si Lamartine ne se trompait pas sur le caractère épique de Mirèio, il se trompait sur le poète villageois. Mistral était déjà ce qu'il voulait être : le poète d'un peuple.
Né à Maillane, d'une famille de paysans aisés, le jeune Frédéric reçut l'éducation d'un fils de famille et passa sa licence en droit à Aix-en-Provence. Dans Mes origines, mémoires et récits (Moun espelido, memòri e raconte, 1906), il dira comment sa double vocation, provençale et poétique, est née du sentiment de la déchéance d'un peuple qui rougit de parler sa langue naturelle ravalée au rang de patois. S'il déclare, aux premiers vers de Mirèio, qu'il ne chante que pour les pastre e gènt di mas, c'est parce que ce peuple est son peuple : le peuple de Provence. Son œuvre aurait pu n'être que revendicative, comme le furent bien d'autres œuvres en Europe, en ce temps-là, et comme l'ont été depuis bien d'autres œuvres en Amérique, en Afrique, en Asie. Mais Mistral avait reçu en don le génie poétique.
Ce […]
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