Après un apprentissage musical commencé en 1937, Eric Dolphy quitta la Californie en 1958 pour s'installer à New York. Il fut engagé à plusieurs reprises par Charlie Mingus et, en 1961, par John Coltrane. Il enregistra aux côtés de nombreux musiciens, dont Charlie Mingus, Ornette Coleman (Free Jazz) et Chico Hamilton. Les critiques l'ont maintes fois souligné : la musique de Dolphy, comme celle de Charlie Mingus, opère une brillante transition entre le be-bop et le free jazz. Multi-instrumentiste (il jouait de la clarinette, de la clarinette basse, du saxophone alto et de la flûte), ce musicien, emporté par une crise d'urémie à l'âge de trente-six ans, avant d'être allé jusqu'au bout de ses possibilités, s'appliqua d'abord à exaspérer l'aspect anguleux et discontinu du phrasé parkérien. Il instaurait ainsi une sorte de nouveau bop hérissé, fragmenté à l'extrême, bondissant sans crier gare à travers les octaves, tout en mettant au point, de façon apparemment contradictoire, un débit exceptionnellement fluide qui conférait à sa phrase capricante une remarquable flexibilité. Peut-être son génie fut-il justement de dépasser les oppositions entre le chaotique et le sinueux, la parole haletante et la parole sereine, le discours tronçonné et le discours suivi. Toujours est-il qu'en peu d'années il parvint ainsi à désarticuler de l'intérieur la phrase parkérienne, sans pour autant renoncer à une certaine conception du tracé, née avec le « Bird ». Simultanément, il cultivait avec beaucoup de naturel (son jazz ne porte nullement les stigmates d'une musique expérimentale) des audaces harmoniques et rythmiques (refus du tempo continu, par exemple) qui pouvaient passer, au regard des valeurs modernes établies, pour des aberrations. Par cette porte étroite allait s'engouffrer une avant-garde fascinée par le lyrisme convulsif, étranglé, griffé de celui qui en fut l'éclaireur.
Alain GERBER
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