En janvier 1953 retentit au théâtre Babylone le bruit d'une curieuse bombe, dont l'explosion allait bouleverser le monde du théâtre et de la littérature contemporaine. Dans cette salle parisienne alors en faillite que dirigeait Jean-Marie Serreau, Roger Blin mettait en scène En attendant Godot de Samuel Beckett (1906-1989), sa deuxième pièce après Eleutheria (écrite en 1947), mais la première représentée. Indiscutablement, le verbe attendre avait trouvé en « Godot » une sorte de complément d'objet éternel. Il ne serait plus possible d'évoquer l'idée de l'attente sans qu'aussitôt surgisse l'image de deux clochards en chapeau melon au bord d'une route.
Publiée l'année précédente aux éditions de Minuit, la pièce de Beckett, avant d'être accueillie au théâtre Babylone (dans une distribution réunissant Lucien Raimbourg, Pierre Latour, Roger Blin et Jean Martin), avait essuyé le refus de nombreux directeurs de salle. En attendant Godot appelait la polémique non seulement entre ses détracteurs et ses partisans, mais aussi quant à sa signification.
La pièce connut dans les années qui suivirent une fortune triomphale en Europe avant d'entrer, mise en scène à nouveau par Roger Blin vingt-cinq ans après sa création, au répertoire de la Comédie-Française.
1. Un drame sans action
On ne saurait résumer la pièce de Beckett en recourant à la catégorie de l'action dramatique, tant celle-ci fait défaut. C'est sur ce déficit essentiel que s'élabore une dramaturgie immobile du ressassement, de la spéculation sans fin et de l'élan interrompu.
Deux clochards, Vladimir et Estragon, se retrouvent au pied d'un arbre. Un dénommé Godot leur a, se rappellent-ils, fixé un rendez-vous incertain. Ils s'occupent en bavardant, en se débattant avec une chaussure trop étroite, en finissant leurs dernières provisions. Font bientôt irruption Pozzo, qui affirme posséder les terres alentour, et Lucky, qui lui sert de porteur et qu'il tient au bout d'une laisse. La fin de leur halte auprès des deux vagabonds est marqué […]
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