Longtemps tenu pour un dieu étranger, venu de la Thrace, qui aurait été la patrie de l'orgiasme, introduit en Grèce par ses missionnaires et ses dévots, Dionysos est en réalité un dieu qui signifie l'ailleurs et qui désigne l'Autre. Étrange et familier, mais présent dans le panthéon grec de longue date (les tablettes mycéniennes de Pylos ont livré son nom à côté des puissances reconnues de l'Olympe).
Composante essentielle de la religion grecque, Dionysos n'est jamais entièrement inscrit dans la cité. Ses temples y sont rares. Et il est plus souvent devant la cité qu'au-dedans. Dionysos est en relation privilégiée avec la nature non civilisée, avec les puissances du monde sauvage. Tout un aspect du mysticisme qui se réclame de lui met en valeur ce refus du politique et des valeurs de la vie socialisée. Le partage se fait en termes culinaires : la cité incite à manger la viande cuite d'animaux domestiques, sacrifiés selon les règles qui prévoient la part des dieux et celle que les hommes peuvent obtenir. Dans le dionysisme, le modèle est l'omophagie : manger crues les chairs d'une victime animale capturée et déchiquetée au terme d'une poursuite sauvage. On sort ainsi du système qui fonde la condition humaine dans un double rapport : avec les dieux et avec les animaux. Dionysos entraîne ses fidèles dans une nature extérieure à la cité, où les bêtes, les hommes et les dieux se confondent, et sont interchangeables. Les Bacchantes se conduisent comme des bêtes féroces, et Agavé rapporte la tête de son fils traqué par la meute des femmes dont elle dirige la course. L'omophagie entraîne à se comporter comme Dionysos, « mangeur de chair crue » : l'homme est tour à tour bête et dieu. À l'extrême, Dionysos contraint à l'anthropophagie. On bascule dans un temps antérieur à la société, où les hommes se mangent entre eux, comme font les bêtes sauvages. Mais en brouillant les frontières, Dionysos montre le caractère interchangeable des extrêmes établis par la pensée politico-relig […]
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