La navigation prend une place privilégiée parmi les voyages spirituels : la mer, c'est l'aventure pleine de dangers mystérieux aux confins du réel et de l'imaginaire. Dès la fin de l'Antiquité, les philosophes stoïciens qui commentent allégoriquement Homère font de l'Odyssée une ascèse, une purification progressive de l'âme vers sa patrie. En chrétienté, la faveur vient au genre sous l'effet de la tradition celte, autour du personnage de saint Brandan. Le texte original de la légende serait une Navigatio sancti Brendani rédigée au xe siècle en Basse-Rhénanie sous l'influence très visible des imrama (mythes païens sur l'Autre-Monde) irlandais ; de ce texte, il existe encore une centaine de manuscrits de tous les pays d'Europe et de toutes les époques jusqu'au xvie siècle. La navigation ne marque pas de limite nette entre le réel et l'au-delà, et mêle des thèmes fantastiques (l'île-poisson sur laquelle Brandan et ses compagnons font du feu et qui se dérobe aussitôt sous eux) venus du folklore et des thèmes chrétiens (l'Enfer et le Paradis). Les versions vernaculaires, dans toutes les langues romanes, germaniques et nordiques christianisent le sens général du récit : Brandan ne s'embarque plus par curiosité, le Paradis est situé à la fin du voyage, mais les thèmes païens ne disparaissent pas. C'est là un exemple typique du résultat de l'acculturation des Barbares par l'Église après les Grandes Invasions. Le Voyage de saint Brandan (1106 ?) du moine anglo-normand Benedeit (Benoît) ne dépend pas du texte latin, mais remonte plus haut dans la légende et transforme le conte merveilleux en vie de saint, le périple en purification progressive du héros au cours d'un véritable pèlerinage.
Jean-Pierre BORDIER
Retour en haut



