Auteur, entre 1970 et 2004, de douze longs-métrages qui ont, pour la plupart, reçu un prix international (dont la palme d'or, décernée à L'Éternité et un jour en 1998), Theo Angelopoulos est considéré comme l'une des grandes « consciences » européennes. Parce qu'il n'a jamais renoncé à la dimension historico-critique de la création artistique, le cinéaste grec occupe, en effet, une place unique dans le panorama cinématographique contemporain.
1. Un cinéaste de la modernité
Grâce à la collaboration fidèle des mêmes collaborateurs, le scénariste italien Tonino Guerra, les directeurs de la photographie Georges Arvanitis et Andréas Sinanos, le décorateur Mikes Karapipéris et la musicienne Eléni Karaïndrou, en particulier, tous les films d'Angelopoulos portent la marque d'un auteur, tant sur le plan esthétique – le refus de l'approche « psychologisante » et individualiste communément admise –, que thématique – son œuvre affichant une dimension fondamentalement politique. Des dictatures, occupations, guerre civile et exils à répétition subis par le peuple grec depuis le début du siècle, jusqu'aux conflits récents qui ont embrasé les Balkans, c'est toute l'histoire européenne du xxe siècle qui constitue la matière de ses fictions.
Le cinéma d'Angelopoulos relève donc de la modernité, au sens où s'y affirme une conscience de l'historicité comme horizon indépassable, en même temps que l'expérience esthétique y devient le modèle de l'expérience partagée d'un « monde commun ». À l'instar des grandes œuvres poétiques ou romanesques de ce siècle qui mêlent prose et poésie, réflexion historique et remémoration, ses films élaborent une véritable poétique de la mémoire. Parce que le récit, confronté aux catastrophes du siècle, a perdu sa capacité d'ordonner le réel historique, dans les films d'Angelopoulos, c'est au spectateur qu'incombe de voir surgir, sous le présent, les spectres du passé. Cette mutation du regard du spectateur fait ainsi de lui l'acteur de la recomposition de l'histoire.
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 3 pages…



