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TRAFIC, revue

Quand il fonde Trafic en 1991, Serge Daney renoue les fils d'une cinéphilie à la fois souveraine et inquiète. Aidé de Jean-Claude Biette et de quelques amis (Sylvie Pierre, Raymond Bellour, Patrice Rollet), celui qui avait été auparavant critique et rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, puis journaliste à Libération, décide de se lancer dans une aventure plus étonnante qu'il n'y paraît. Rien de plus banal en apparence que la fondation d'une revue. Mais Trafic n'est pas tout à fait une publication comme les autres. C'est une revue de cinéma sans images, presque sans notes, où les critiques les plus fameux côtoient les jeunes, les vivants les morts, et les « spécialistes » ceux qui ne peuvent offrir que leur relation « singulière » au cinéma. Son titre qui renvoie, certes, à un film de Jacques Tati, souligne tout autant le primat de la valeur d'échange et l'aimable saveur de contrebande (matérialisée par la couverture en papier kraft) caractéristiques d'un ensemble attendu tous les trois mois par un fidèle lectorat.

Il y a d'évidence une dimension testamentaire dans le geste de Serge Daney qui disparaît très tôt, à quarante-huit ans, juste avant la publication du quatrième numéro. S'il rejoint par là d'autres grands critiques touchés dans la force de l'âge (Jean-George Auriol, André Bazin), son legs n'a rien de mortifère, en dépit – ou en vertu – d'une pensée délibérément générationnelle qui lui faisait penser le cinéma dans son historicité radicale. Né en 1944, témoin « à chaud » de cette étrange synchronie qui voit se télescoper la splendeur hollywoodienne et la fin du système industriel qui l'a permise, Daney conjuguera toujours le cinéma au futur antérieur, portant en lui le « monde d'hier » pour mieux se faire « l'homme du possible ». Voilà pourquoi Trafic, fidèle en cela à son créateur, n'est pas une « revue-de-cinéma » mais un composite improbable et cependant toujours équilibré où l'on peut lire sur le même plan des critiques liées ou non à l'actualité, les méditations d'un Jacques Rancière ou d'un Stanley Cavell, les interventions de plasticiens, d'écrivains ou d'« amateurs » au sens noble du terme, mais aussi des textes rares, voire inédits consacrés au cinéma et signés Henri Michaux, Raymond Chandler, György Lukács...

La revue vient de connaître son premier renouvellement d'importance en se dotant d'un conseil qui réunit les auteurs les plus impliqués dans son élaboration : Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum et Jean-Louis Schefer. Mais ce que l'on peut appeler la « première série » de Trafic a connu une manière d'accomplissement avec le no 50 (été 2004), feu d'artifice de six cents pages et de quelque soixante-dix articles, qui se veulent autant de tentatives de réponses à une question inspirée d'évidence par André Bazin, mais qui mérite plus que jamais d'être posée : qu'est-ce que le cinéma ? La question est clairement qualifiée d'« impossible » par André S. Labarthe, et ce n'est pas le moindre mérite de l'ouvrage que de renoncer à toute tentative formaliste de description ou de définition du cinéma. Les « réponses » valent pour elles-mêmes, et forment une constellation chatoyante qui fera nécessairement date – ne serait-ce que par défaut, puisque la dernière anthologie française en la matière a été publiée chez Seghers en 1960... L'ensemble n'a cependant rien du recueil. Il s'ouvre plutôt sur un avenir aléatoire avec toute la force du passé accumulée par « l'art du vingtième siècle ». Jean-Louis Schefer s'étonne : « Mais qui poserait la question : „qu'est-ce que la peinture ?“ », Gus Van Sant rappelle que le « cinéma est une machine » pendant que Nicole Brenez interroge la difficile relation de T. W. Adorno[...]

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Écrit par

  • : professeur d'études cinématographiques et d'esthétique à l'université de Paris-Est-Marne-la-Vallée

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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