TERRASSE À ROME (P. Quignard)Fiche de lecture

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Précise, savante, disante, la langue de Pascal Quignard avance par maximes et progresse par sentences. La pluralité des cas particuliers évoquée dans ses œuvres renvoie à un universel mystère, qui se confond avec la trace de notre origine. « Nous transportons avec nous le trouble de notre conception. [...] Il n'est point d'image qui nous choque qu'elle ne nous rappelle les gestes qui nous firent » (Le Sexe et l'effroi 1994). À ce souci de l'origine auquel l'auteur de Vie secrète (1998) associait l'émerveillement des commencements, répond la sollicitation de l'amour. Bref roman, Terrasse à Rome (Gallimard, Paris, 2000) prend en ce sens la suite de Vie secrète, moins séquelle que variation autour d'un thème unique : « L'amour est un don sans pitié parce que rien ne console de sa perte. L'amour est lié au perdu : c'est pourquoi toute perte le vérifie. »

Pascal Quignard, l'affirmation d'une exigence littéraire

Photographie : Pascal Quignard, l'affirmation d'une exigence littéraire

L'Antiquité latine, Port-Royal, la littérature chinoise: autant de mondes qui viennent confluer dans l'œuvre de Pascal Quignard, où fiction et méditation se confondent. 

Crédits : Sophie Bassouls/ Sygma/ Corbis

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Terrasse à Rome raconte la vie d'un artiste-graveur, Meaume, et comment il survécut à la jeunesse et à l'amour. L'histoire est terrible et rejoint par là le sublime et la mélancolie d'un âge dit classique où la colère, la jalousie et la violence mettent en relief la crudité de l'existence, la force des sentiments – l'empreinte de l'amour. Meaume aime Nanni, la fille d'un orfèvre de Bruges. D'une courte durée, leur liaison n'en sera pas moins pour Meaume « ce qui n'en finit pas » (M. Deguy). Valancre, un commis jaloux, défigure Meaume en lui jetant au visage le contenu d'un flacon d'eau-forte. Meaume a tout perdu, et surtout Nanni : « Vous êtes devenu affreux [...] Ma porte vous est jamais fermée. Nous ne nous reverrons plus. » Il partira, cachera longtemps sa face ravagée, à Ravello, au creux d'une falaise, avant de devenir à Rome un graveur de grand talent. Ses sujets iront des commandes licencieuses aux paysages sublimes dont il a appris la maîtrise auprès de Claude Gellée. Surtout, « il appartenait à l'école des peintres qui peignaient dans une manière très raffinée les choses qui étaient considérées par la plupart des hommes comme les plus grossières : les gueux, les laboureurs, les coureurs de vases, les vendeurs de palourdes... ». Mais il n'est pas un peintre. Lorsque Le Lorrain l'interroge sur sa faculté à rendre si présents les corps, Meaume marque sa « différence » – sa malédiction : « Vous êtes un peintre. Vous n'êtes pas voué au noir et au blanc, c'est-à-dire à la concupiscence. » Plus tard, Meaume apprendra la « manière noire » qui « est une gravure à l'envers. Dans la manière noire la planche est originairement et entièrement gravée. Il s'agit d'écraser le grain pour faire venir le blanc. Le paysage précède la figure ».

Le symbole est clair. L'art poétique déguisé en fiction trouve dans la gravure le meilleur représentant de la littérature. La force des ténèbres, de la « nuit irrésistible au fond de l'homme » se fraie par là un chemin, au fil d'une intrigue au tragique impeccable. Meaume sera victime d'une agression qui l'affaiblira et précipitera sa fin. L'homme qui lui tranche la gorge n'est autre que son fils ; il se nomme Valancre et cherche celui qu'il sait être son vrai père. L'action illustre une autre sentence de l'auteur, issue cette fois de Rhétorique spéculative (Calmann-Lévy, 1995) : « Quand le passé revient de façon imprévisible, ce n'est pas le passé qui revient : c'est l'imprévisible. » L'ombre croît. Pascal Quignard s'attache à maintes reprises à décrire l'expérience de la colère, qu'il relie en toute rigueur à la mélancolie. Bile, encre et gravure riment sans se mêler pour dessiner la figure d'une perte qui ne doit rien au romantisme et à la métaphysique mais tout (ou presque) a la force d'un dire littéraire concurrent de la philosophie. Mais la position de Pascal Quignard ne saurait se réduire à celle du plus brillant héritier d'une tradition rhétorique qui va de Cornelius Fronto à Ernesto Grassi. Il sait aussi lui donner les atours de la fable comme ceux de l'irréversible. On songera surtout à ces mots du vieil Abraham qui parle, non pas « en tant qu'artiste » mais bien parce qu'il est artiste de son rapport au monde : « En vieillissant il devient de plus en plus difficile de s'arracher à la beauté du paysage qu'on traverse. La peau usée par le vent et par l'âge, les différents poils, larmes, gouttes, ongles et cheveux qui sont comme des feuilles ou des brindilles mortes laissen [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'études cinématographiques et d'esthétique à l'université de Paris-Est-Marne-la-Vallée

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Pour citer l’article

Marc CERISUELO, « TERRASSE À ROME (P. Quignard) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/terrasse-a-rome/