SEULE LA MER (A. Oz)Fiche de lecture

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Amos Oz (1939-2018) est né à Jérusalem de parents émigrés de Russie et de Pologne au début des années 1930. Sa biographie incarne les multiples facettes du mythe israélien : le sabra, l'enfant de Jérusalem, le kibboutznik (en 1954, après le suicide de sa mère, il part s'installer au kibboutz Houlda où il vécut vingt-cinq ans), le soldat (il participe à la guerre de Six Jours, en 1967, et à celle de Kippour, en 1973), le socialiste libéral, le militant (il est l'un des leaders du mouvement La Paix maintenant, qui prône une réconciliation israélo-palestinienne). Amos Oz est sans doute le représentant le plus doué de sa génération, en même temps qu'une référence morale et intellectuelle. Son œuvre, qui comprend une vingtaine d'essais politiques et littéraires, romans et nouvelles (dont La Boîte noire, prix Femina étranger en 1988), traduits de l'hébreu dans une trentaine de langues, ainsi que d'innombrables articles et chroniques, marque une rupture avec les idéaux et les valeurs de la génération antérieure. Chaque récit se veut en effet une nouvelle tentative d'exorciser les vieux démons, les souffrances juives qui ont notamment conduit sa mère au suicide. Tous les romans d'Amos Oz, d'ailleurs, mettent en scène des histoires familiales complexes et douloureuses où la figure de la mère est omniprésente : « J'ai toujours écrit sur des familles, des familles possibles seulement en Israël, ce qui m'a conduit à me frotter, peut-être, au théologique et au métaphysique. Ces trois éléments sont au centre de ma vie. »

Paru en 1999, Seule la mer (trad. S. Cohen, Gallimard, Paris, 2002) est une œuvre à part, son « opus magnum », comme Oz aime à dire, où ces trois leitmotivs sont repris sous une forme inédite, mêlant poème, récit et confession. Le récit campe l'histoire d'une famille israélienne ordinaire. Habitant à Bat-Yam, une petite ville au bord de la mer, Albert Danon, conseiller fiscal, un sexagénaire banal et terne d'origine bulgare, dont la femme, Nadia, vient de mourir d'un cancer, attend le retour de son fils, Rico, parti au Tibet chercher le sens de sa vie. Rico a laissé derrière lui Dita Inbar, sa fiancée sensuelle et volage qui couche avec son meilleur ami, Guigui Ben-Gal, archétype du self-made-man israélien. Elle se fait plus ou moins escroquer par un imprésario douteux, et ne doit son salut qu'à Albert, qui va la tirer de ce mauvais pas en l'hébergeant. Sa vie monotone de veuf en sera momentanément perturbée, avant qu'il ne remette les pieds sur terre.

Autour de cette trame assez simple se greffent de multiples péripéties et divers personnages secondaires, dont Oz lui-même, qui finit par s'introduire dans son propre récit comme un personnage à part entière pour nous livrer des bribes de sa propre vie et ses réflexions sur le deuil, la solitude, le désir, l'amour, la peur de vieillir, la paternité... Il semblerait donc que Seule la mer soit une œuvre très largement autobiographique, où l'« auteur fictif » choisit de s'exprimer tantôt à visage découvert, tantôt sous le masque de tel ou tel personnage. « Il approche la soixantaine, ce narrateur », confie l'écrivain dans un des passages les plus significatifs du livre. C'est peut-être à l'âge qu'avait son père à sa mort qu'Amos Oz trouve enfin le courage de renouer le dialogue avec ses parents (surtout avec sa mère, Fania), souvent indirectement, par le biais du dialogue que poursuit Rico avec sa mère défunte, Nadia. Une démarche qu'Oz prolonge dans son roman Une histoire d'amour et de ténèbres, fiction autobiographique parue en 2002.

Ce va-et-vient entre fiction et confession, entre le narrateur et ses personnages, les vivants et les morts, s'exprime également par la facture inédite de l'œuvre. Rédigée en vers libres, voire en rimes ou en prose, Seule la mer est composé de courtes séquences, parfois de quelques lignes, chaque page portant un titre. Oz y entrelace des citations cryptées ou détournées du récit biblique, où domine l'histoire du roi David, le chantre d'Israël, présent à travers plusieurs citations des Psaumes, mais aussi à travers l'épisode de Bethsabée, transposé dans l'histoire de Nadia, celui de David et Absalom, alias Albert et Rico, ou encore les relations de David et Abisag, semblables à celles d'Albert et Dita. Le livre multiplie aussi les allusions au Cantique des cantiques, à l'Ecclésiaste, aux Proverbes, ou au livre de Job. Il se nourrit de passages des Évangiles sur les miracles (concernant surtout les figures féminines), Marie de Magdala, le Sermon sur la montagne, ou la parabole du fils prodigue (qui rappelle l'attirance de la jeunesse israélienne actuelle pour l'Extrême-Orient), sans parler des références à la mythologie grecque (Ulysse et Pénélope, Orphée et Eurydice) et à la littérature israélienne moderne et contemporaine (y compris l'œuvre d'Oz lui-même). Autant d'allusions qui s'entrecroisent et se font écho comme dans une sorte de caisse de résonance où le temps d'une vie vient se dissoudre. Issus d'« une même mer » (titre original du livre), « tous les fleuves coulent vers la mer et la mer n'est pas comblée » (Ecclésiaste, I, 7).

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Pour citer l’article

Sylvie COHEN, « SEULE LA MER (A. Oz) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/seule-la-mer/