ARLT ROBERTO (1900-1942)

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Né à Buenos Aires en 1900, mort d'une crise cardiaque à l'âge de 42 ans, Roberto Arlt est aujourd'hui reconnu comme l'un des écrivains majeurs de l'Argentine, au même titre que son contemporain Jorge Luis Borges, tous deux étant, certes de façon bien différente (certains firent de Roberto Arlt, dans les années 1950, un symbole qu'ils opposèrent à Borges), emblématiques de leur pays. Si l'auteur de Fictions est dès 1933 salué par Drieu la Rochelle (« Borges vaut le voyage », déclare-t-il à son retour d'Argentine), il faut en revanche attendre 1981 pour voir un roman de Roberto Arlt traduit en français (Los Siete Locos, 1929, Les Sept Fous). Ce n'est là que le reflet de la méconnaissance presque totale, pour ne pas dire le rejet, dont il était naguère encore l'objet chez lui. C'est qu'Arlt, par les thèmes qu'il exploite et par son écriture sans apprêt, dérange un lectorat peu fait aux audaces de la modernité. Membre du groupe littéraire Boedo qui s'oppose, par son intérêt pour les changements sociaux, au groupe Florida, plus préoccupé de recherche formelle (et dont le fleuron est précisément Borges), Arlt y est pourtant considéré comme un marginal, en raison de sa bohème extravagante et de ses tendances anarchisantes. S'il choque Boedo, on ne peut s'étonner qu'il ait choqué plus encore le lecteur du tout-venant, qui entre autres choses lui reproche d'« écrire mal ». Car Arlt n'hésite pas à intégrer dans ses ouvrages sociolectes et lunfardo – l'argot de Buenos Aires –, et à explorer les bas-fonds de la capitale pour y débusquer l'identité de l'homme argentin : c'est donner autant de prises à la censure de ses contemporains, audaces qui finiront, par contrecoup, par le faire considérer comme le grand précurseur du roman moderne en Argentine, d'abord parce qu'il est, essentiellement, le romancier de la ville.

Fils d'un couple d'immigrés – son père, d'origine prussienne, est un ancien officier de l'armée allemande, sa mère, autrichienne, lit Dante et le Tasse –, celui qui allait devenir un maître de la langue espagnole entend surtout parler allemand durant une enfance par ailleurs dépourvue de confort. Faute de moyens, il doit ensuite exercer plusieurs métiers avant de venir au journalisme et à la littérature. Il collabore à différents journaux et revues, en particulier El Mundo, dont il devient correspondant en Espagne, en Afrique du Nord et au Chili, où il publie régulièrement des chroniques auxquelles il donne le nom d'eaux-fortes, et qui sont la preuve éclatante de l'acuité du regard qu'il porte sur le monde. Elles seront rassemblées en plusieurs recueils, Aguafuertes porteñas (1933) et Aguafuertes españolas (1936).

Parallèlement, Arlt compose son œuvre de fiction : le roman avec El Juguete rabioso (1926, le Jouet enragé), Los Siete Locos (1929, Les Sept Fous) et sa suite, Los Lanzallamas (1931, Les Lance-flammes), El Amor brujo (1932), et finalement Viaje terrible (1941, Un terrible voyage) ; les nouvelles avec les recueils El Jorobadito (1933) et El Criador de gorilas (1941) ; et enfin le théâtre, auquel il donne une dizaine de pièces, dont Trecientos Millones (1932) et La Fiesta del hierro (1940). Tous ces titres manifestent une inlassable activité d'écrivain, dont l'œuvre présente une unité thématique évidente : Arlt y décrit la société portègne dans ce qu'elle a de plus dégradé, en s'intéressant aux mécanismes des forces du mal. Témoin des années noires de l'Argentine, qui aux effets de la crise de 1929 voit s'ajouter ceux de la dictature du général Uriburu et du gouvernement de fait de l'armée, jusqu'à l'avènement du péronisme en 1943, son œuvre se fait le reflet d'un monde sans espoir, peuplé de fous et de pervers dangereux. Cela donne parfois à ses romans une atmosphère de fantastique quotidien, aussi inquiétant qu'il semble banal, et qui naît de l'observation d'une réalité déformée par une imagination souvent effrénée. Cette réalité est en particulier celle d'une classe moyenne, frustrée par la situation que lui font les circonstances, et qui traverse une période de totale inhibition. En ce sens, les fictions d'Arlt sont bien le reflet de son époque, dont la violence est traduite par une écriture qu'on peut, avec lui, qualifier d'écriture « coup de poing », et qui se justifie par son adéquation à la réalité décrite. Arlt en était bien conscient, qui écrivait, dans sa préface à Los Lanzallamas : « ... Aujourd'hui, au milieu des bruits d'un édifice social qui s'écroule, il n'est plus possible de penser faire de la broderie[...] Nous créerons notre littérature, non pas en parlant continuellement de littérature, mais en écrivant dans une orgueilleuse solitude des livres qui auront en eux la violence d'un crochet à la mâchoire. »

Roberto Arlt est le parfait exemple d'un écrivain indépendant, dont l'œuvre tout entière est tendue entre l'expression d'une angoisse individuelle et celle d'une réalité sociale fortement marquée par un malaise proche du désespoir.

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  • : agrégé d'espagnol, maître de conférences honoraire à l'université de Toulouse-II-Le Mirail

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  • Claude FELL
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Pour citer l’article

Jean-Marie SAINT-LU, « ARLT ROBERTO - (1900-1942) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roberto-arlt/