KEANE MOLLY (1904-1996)

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Élevée dans une grande demeure isolée de la campagne irlandaise, dans le comté de Kildane, entourée, comme il se doit, de gouvernantes qui suppléaient des parents absents, Molly Keane était destinée à devenir la digne représentante d'une espèce en voie de disparition : l'aristocratie terrienne encore fortunée. « On attendait de moi que je remplisse mon rôle de jeune fille de la maison, prenne soin des vases de fleurs et m'estime heureuse de chasser à courre trois fois par semaine. » Seuls les hommes avaient de l'importance. Certes, elle désirait leur plaire et, certes, elle aimait la chasse (elle écrivit même un traité sur la chasse au renard qui lui valut une certaine notoriété dans son comté), mais elle aimait plus encore la liberté. La révolte – ou plutôt l'insoumission et le ressentiment – est, avec l'ironie, la force qui sous-tend ses livres. Elle commença donc d'écrire, en secret, de petits romans d'amour « prenant pour cadre la chasse au renard » ; puis elle les publia, en secret toujours, sous le pseudonyme de M. J. Farrell, dont nul n'aurait pu dire quel sexe il recouvrait. Devoted Ladies (1934, Chassés-Croisés), qui décrit les affrontements impitoyables d'un couple de lesbiennes, The Rising Tide (1937, Et la vague les emporta...), au titre symbolique, ou encore Two Days in Aragon (1941, Les Renards de pierre) surprirent et amusèrent le public. Ses livres eurent du succès, et ses pièces plus encore, qui, dans les années 1930, furent mises en scène à Londres par John Gielguld. Cependant, sa vie officielle restait conforme aux lois de son milieu : Molly Keane avait épousé un gentleman-farmer avec lequel elle vivait heureuse, et elle élevait à la campagne ses deux enfants. Pendant ses heures cachées, elle décrivait les vices d'une société en plein déclin. Ses modèles étaient Jane Austen et Evelyn Waugh. « Je suis une grande observatrice. C'est en observant les gens et leurs manières que j'écris. » Puis son mari mourut, l'argent se fit rare, et Molly Keane, accablée par le malheur, cessa d'écrire. Pendant trente ans. En 1981, avec Good Behaviour (Les Saint Charles), qui fut sélectionné pour le Booker Prize, elle faisait, sous son nom cette fois, une entrée retentissante sur la scène des lettres. Ses thèmes étaient les mêmes et la cruauté de son regard s'était encore affinée. Time after Time (1983, La Revenante), où chaque membre d'une famille est affligé d'une difformité physique autour de laquelle s'est formée sa personnalité, et Loving and Giving (1988, Amours sans retour), qui montre les méfaits de l'amour dévorant, marquent sans doute un sommet dans la méchanceté. Voici un monde de grotesques et de maniaques où le pouvoir et la revanche sont les passions dominantes, où l'amour romantique équivaut à l'idiotie – « Quand on aime trop, on est stupide » –, où le désir de faire plaisir apparaît comme une affliction qui vous conduit droit à la tombe – où l'on chemine de la nursery au cimetière sans jamais passer par l'âge adulte. « Un monde défunt qui ne signifie plus rien. » Ce monde défunt, qui fut le sien à l'exclusion de tout autre, Molly Keane n'eut pas trop d'une longue vie et de treize romans pour s'en venger.

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Christine JORDIS, « KEANE MOLLY - (1904-1996) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/molly-keane/