RODOREDA I GURGUI MERCÈ (1909-1983)

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L'œuvre de la romancière catalane Mercè Rodoreda, née à Barcelone, est très représentative du renouveau romanesque catalan qui a marqué les années 1960.

Mercè Rodoreda appartient à la génération tronquée par la guerre civile. Au moment où éclate le conflit de 1936, elle est déjà connue dans le monde des lettres : sa collaboration précoce à de nombreux journaux lui a permis d'affirmer la vivacité d'un style que l'on retrouvera dans les premières œuvres romanesques. Le premier ouvrage remarqué par la critique, Aloma (1937), reçoit le prix Creixells (il connaîtra une seconde version en 1969). L'œuvre de Mercè Rodoreda est surtout composée de récits centrés sur un personnage féminin ; la seule exception est Jardí vora el mar (1967), dont le personnage principal est un jardinier. C'est donc à travers le regard de ses protagonistes, le plus souvent femmes issues de milieux modestes et en quête de leur identité, que la romancière nous transmet sa vision du monde.

Pendant la guerre civile, elle doit s'exiler. Elle vit d'abord à Paris, puis à Bordeaux, et enfin arrive à Genève où elle s'installe. C'est une période de mise entre parenthèses : il s'agit d'abord de survivre. Elle ne cesse pas pour autant d'écrire mais s'essaie à d'autres genres. Elle contribue au maintien des lettres catalanes, comme en témoigne sa participation aux Jeux floraux de l'exil, notamment en 1949 où elle est proclamée « Mestre en Gai Saber », distinction qui couronne son œuvre poétique. En cette période de rupture, sa phrase se fait plus courte et son discours plus elliptique, ce qui lui permet d'affiner et d'affirmer encore son sens du récit. Vint i dos Contes, où se manifeste son art du raccourci, reçoivent le prix Victor Català en 1958. Ces années d'épreuves et la contention dont elle a fait sa norme lui confèrent une parfaite maîtrise de la langue.

Ces années furent des années de rupture mais aussi de maturation. La guerre, la diaspora, le silence imposé à l'intérieur de la Catalogne furent autant d'interdits qui pesèrent sur la création. À cette époque, la voie romanesque est peu utilisée pour la revendication, phénomène sans doute lié aux problèmes de censure et à la presque totale paralysie du monde de l'édition. Une nouvelle période commence pourtant pour les lettres catalanes à partir des années 1950. Le tournant est décisif dans l'œuvre de Mercè Rodoreda. Avec La Plaça del Diamant (1962), elle trouve le ton juste. L'œuvre reste psychologique, mais ses implications se sont élargies ; elles sont devenues sociologiques, historiques, voire mythiques. Au-delà de l'évocation des années de guerre, l'auteur réussit à créer un personnage type de la petite classe moyenne citadine, dont l'aliénation est totale. Aliénée par la guerre, par sa faiblesse, par son ignorance, l'héroïne Colometa Natàlia, dans cette perte de soi totale — elle est même privée de son nom —, nous fait partager la vie quotidienne d'un quartier artisan de Barcelone. Délibérément in-signifiante par la classe sociale à laquelle elle appartient, la narratrice, en l'occurrence une illettrée, transmet le drame collectif à travers le fragile vécu qui est le sien. Il y a entre l'exactitude du ton et la poésie du discours une adéquation faite d'authenticité qui fait du livre une des réussites de la langue catalane.

À partir de ce moment, Mercè Rodoreda continuera d'analyser avec minutie des personnages féminins presque toujours issus d'un milieu marginalisé. Ainsi Cecilia, dans El Carrer de les Camèlies, qui obtiendra en 1966 la plus haute récompense littéraire catalane, le prix Sant Jordi.

Mirall trencat (1974) marque une nouvelle étape dans la trajectoire toute dynamique de sa création. Mercè Rodoreda inscrit Teresa Goday de Valldaura, son nouveau personnage féminin, dans un univers beaucoup plus vaste. Miroir brisé, reflets d'une même histoire, l'œuvre, la plus ambitieuse de son auteur, propose une vision synchronique et diachronique à la fois de différents milieux sociaux dans une Barcelone pré- et post-guerre civile. Cette plus grande complexité dans l'élaboration de l'intrigue romanesque implique un « art du dire » consommé.

Dans ses œuvres de la maturité, Mercè Rodoreda réussit la synthèse entre le lyrisme poétique et psychologique, d'une part, et le souffle narratif d'autre part. À l'instar des romanciers latino-américains, elle dessine une chronique des humbles, une sorte de fresque quasi mythique, et nous transmet dans le même temps la joie de lire qui naît du plaisir d'écrire dont elle fait sa règle de vie : « J'écris sans doute pour savoir que je suis. » Ses derniers romans s'intitulent : Viatges i flors (1980), Quanta, quanta guerra (1980).

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  • : assistante agrégée de l'université de Paris-Sorbonne, secrétaire générale du Centre d'études catalanes

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Montserrat PRUDON, « RODOREDA I GURGUI MERCÈ - (1909-1983) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/merce-rodoreda-i-gurgui/