LES CHOUANS, Honoré de BalzacFiche de lecture

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Le débat d'une ère nouvelle

Les Chouans est d'abord une grande histoire d'amour – un amour qui ne peut s'accomplir que dans la mort. Très influencé par Walter Scott, dont la vogue dans la France de la Restauration était immense, mais aussi par Shakespeare, ce roman réunit tous les éléments du drame romantique. Comme Roméo et Juliette, Marie et Montauran sont attirés l'un vers l'autre par une passion irrésistible, malgré leur appartenance à deux camps ennemis qu'ils vont chacun devoir trahir. Leur courage ne les sauvera pas d'un destin qu'ils ont en partie provoqué : « Dieu m'a trop bien exaucée », s'écrie Marie, comprenant que le « jour sans lendemain » qu'elle a souhaité sera celui de ses noces. Le récit, qui sera adapté deux fois à la scène, emprunte beaucoup aux techniques théâtrales, avec ses revirements soudains, ses scènes en huis clos (la réunion des conjurés, le bal, le mariage secret) et ses personnages secondaires très typés (Francine, la confidente de Marie ou le traître Corentin, ce « tigre à visage humain »).

L'histoire d'amour se double d'une fresque historique, que Balzac a voulu bâtir sur des faits vrais, notamment l'histoire du vicomte d'Asché, pilleur de voiture postale trahi par une espionne. Il a donc longuement enquêté sur le lieu de l'action, notant la topographie de l'endroit et les expressions patoisantes, afin de donner toute leur véracité aux descriptions du bocage ou du promontoire de Fougères, et aux dialogues des chuins Marche-à-Terre, Pille-Miche ou Galope-Chopine. « Ici le pays est le pays, les hommes sont les hommes, les paroles sont les paroles mêmes », note-t-il dans la préface de 1829.

Ce souci de réalisme ne donne que plus d'acuité à l'étude de mœurs. Balzac a voulu saisir le moment où basculent un siècle, et avec lui les valeurs qui l'accompagnent. 1799 n'est pas 1789 ou 1793. La Révolution s'achève, en même temps que l'ère des grands idéaux collectifs, dont Hulot, « une image vivante de cette énergique République », et Montauran, « une gracieuse image de la noblesse française », sont les derniers emblèmes. S'ouvre le règne des intérêts et des ambitions personnels.

Aussi Les Chouans est-il un roman où chacun se dissimule et intrigue. D'un côté le machiavélisme d'un Corentin, de l'autre la vénalité des conjurés, pour lesquels « le roi est une proie à dévorer », ou encore la cupidité d'un d'Orgemont, enrichi par le trafic des biens nationaux. Au milieu, des êtres instrumentalisés et manœuvrés : la masse des paysans bretons analphabètes, attardés et fanatisés, ou encore Marie, bâtarde d'un duc contrainte de se vendre au nouveau pouvoir. Les trois coups de la « comédie humaine » viennent d'être frappés. Ses personnages sont en place. Certains seront encore là dans ses dernières scènes : Hulot, devenu maréchal d'Empire et comte de Fortzheim, apparaîtra dans La Cousine Bette (1848) ; Corentin combattra Vautrin dans Splendeurs et misères des courtisanes (1839-1847). Ce sont les fondations de son grand édifice romanesque que Balzac jette en signant son « premier » ouvrage.

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Écrit par :

  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

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Philippe DULAC, « LES CHOUANS, Honoré de Balzac - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-chouans/