LA CHÈVRE (E. Albee)

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Dans La Chèvre, ou Qui est Sylvia ?, Edward Albee n'est ni tout à fait le même ni tout à fait un autre si l'on se réfère aux pièces restées dans les mémoires comme Zoo Story (1959), Qui a peur de Virginia Woolf ? (1962) ou Delicate Balance (1966). Créée le 10 mars 2002 au Golden Theatre de New York, La Chèvre lui a valu le prix de la meilleure pièce de l'année. Londres l'accueillait à l'Almeida en 2004, et le Théâtre de la Madeleine à Paris en 2005, dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia. Cette fois encore il s'agit d'un drame ambitieux, efficace et férocement drôle où, dans le droit fil de l'œuvre, Albee s'attache à faire réfléchir ses contemporains sur l'identité, sur l'autre, aussi bien que sur les conventions et tabous d'une société. En traitant de la tolérance à partir d'un argument simple – Martin s'éprend d'une chèvre, dite Sylvia, et doit faire face à son épouse, à son fils et à son vieil ami –, La Chèvre n'y fait pas exception.

Albee précise en sous-titre qu'il s'agit de « Notes pour une définition de la tragédie ». De fait, les Euménides sont là, omniprésentes dans cette brève tragédie de l'extraordinaire en trois scènes, composée de manière très classique avec un seul lieu, le salon d'un couple bourgeois, un temps resserré, une révélation suivie d'une vengeance. Comme dans une tragédie antique, le messager apporte la tempête. Peu de didascalies, aucune description du décor ou des personnages, et, comme toujours, des rôles servis par des comédiens connus, à commencer par André Dussollier qui donne une interprétation remarquable de Martin Gray, cinquante ans, architecte de renom qui vient de recevoir le prestigieux prix Pritzker, « équivalent du Nobel pour l'architecture », comme le souligne son ami Ross (Daniel Martin), journaliste venu le rencontrer pour une émission de télévision.

Le rapport à l'esthétisme et à la beauté formelle est capital dans une pièce qui utilise les mécanismes dramatiques de la transgression et de l'ouverture du secret, selon le schéma ternaire de l'ordre dormant, suivi du désordre et du chaos, jusqu'à la paix sur des ruines. On retrouvera ainsi une variante de la « Nuit de Walpurgis » de Qui a peur de Virginia Woolf ?, lorsque Stevie (Nicole Garcia), l'épouse de Martin, lettre de dénonciation en main, tente d'arracher des explications sur Sylvia. Mais, précisément, comment expliquer l'inexplicable, comment rationaliser l'irrationnel ? Martin tente bien un premier aveu qui est accueilli comme une plaisanterie loufoque, à la manière des histoires drôles d'animaux et de sexe dans les pièces de Tennessee Williams. Il essaie à nouveau, dans la grande scène de confession, de faire passer l'émerveillement, la surprise, la pulsion de l'état amoureux. En vain. L'obscure loi du talion s'impose tandis que la société, cristallisée dans le personnage du journaliste-judas, dispose de ses normes et de ses trompettes de la renommée. Normalement, tout est prévu dans une vie conjugale : désir, plaisir et deuils, tout est programmé dans une routine admise. Mais qu'est-ce que l'inadmissible ?

Pour Albee, « les limites de l'intolérance ont reculé mais pas suffisamment... Notre société est devenue très paresseuse, nous préférons le confort plutôt que l'aventure ». Et de noter la réaction du public new-yorkais, prêt à accepter la révélation de la bestialité, à entendre la suggestion d'un Jésus-Christ suicidaire, mais qui regimbe devant le baiser sensuel de deux hommes, père et fils au paroxysme de l'émotion confuse.

Près de cinquante ans après Zoo Story, drame habité par l'homosexualité et l'histoire de Jerry et du chien, quarante ans après le huis clos de Delicate Balance, Albee apporte toujours le trouble à Broadway, où cette saison sa pièce fantastique sur la Genèse, Seascape (1975), face à face d'hommes et de lézards, remplace La Chèvre et son architecte ébloui mais incompris. Le metteur en scène Frédéric Bélier-Garcia interroge : « Quels compromis, quels amoindrissements, quels petits égorgements intimes avons-nous dû accepter pour siéger si fièrement dans l'existence ? » Transposition au théâtre de L'Homme au mouton de Picasso, La Chèvre, taxée par la critique américaine aussi bien de « tragi-comédie bestiale » que de « paradigme de l'amour romantique », surprend par le savant mélange de comédie décapante et de tragédie urbaine postmoderne, en quête de catharsis et de purification.

La maîtrise théâtrale, avec ses emboîtements de fragments de style country ou à la manière virtuose de Noel Coward – comme dans la séquence des Zoophiles anonymes – confirme le plaisir intense de retrouver un auteur qui divertit et teste notre capacité de générosité et d'imagination puisque La Chèvre, avec sa beauté du diable bucolique, s'orne de la question « Qui est Sylvia ? », reprise, pour comble de malice, d'une ballade de Shakespeare.

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Liliane KERJAN, « LA CHÈVRE (E. Albee) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-chevre/