ALKINOOS JARDIN D'

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Enclos merveilleux autour duquel le chant VII de L'Odyssée développe un thème utopique évoquant les choix possibles d'Ulysse et ceux des Grecs eux-mêmes. Épuisé pour avoir lutté pendant deux jours et deux nuits contre la tempête déchaînée par Poséidon, Ulysse, dont le radeau vient de sombrer, quitte le fleuve, baise la « terre nourricière » et s'endort sous un olivier à la double nature : semi-sauvage, semi-greffé. Ainsi s'annonce l'utopie. Athéna, protectrice du héros, le guide alors, sous les traits de Nausicaa, chez le père de celle-ci, Alkinoos, roi des Phéaciens, dont les jardins enchanteurs « donnent la jeune poire auprès de la poire vieillie, la pomme sur la pomme, la grappe sur la grappe, la figue sur la figue ». Avec le verger, le carré des vignes et le potager font de ces quatre arpents un enclos d'abondance ; printemps, été, automne y sont simultanés, et l'hiver y est inconnu.

L'utopie ne s'arrête pas là : dans l'île des Phéaciens, chacun est à sa place et accepte son sort, alors qu'il n'en est pas de même à Ithaque, qui est la terre du désordre et des querelles entre les prétendants. Les vieillards conseillent Alkinoos, dont le sage gouvernement s'exerce en paix. Dans son palais « au seuil de bronze » et aux montants d'argent, gardé par « deux chiens d'or et d'argent », œuvre d'Héphaïstos, Alkinoos préside aux banquets des chefs, « qui mangent, boivent, ont tout en abondance tout au long de l'année ».

Mais l'utopie du chant VII de L'Odyssée revêt une autre dimension, qui se comprend par référence à la période de composition du poème. Alors qu'elle conduisait son protégé vers la ville, la « déesse aux yeux pers » lui a déclaré : « Nous sommes une cité de passeurs », c'est-à-dire une cité de marins assurant le commerce entre les cités grecques et les rivages plus lointains. Ulysse pouvait admirer les « fins navires » et la foule qui se pressait sur les places de cette « cité de passeurs » entourée de hautes palissades. Or, si L'Iliade remonte à l'époque achéenne (env. ~ 1250), L'Odyssée a été rédigée à une date postérieure correspondant à une période de paix qui permet aux Hellènes d'envisager, pour des raisons démographiques et économiques, une extension grâce à la fondation des colonies, reliées plus ou moins étroitement à la métropole. C'est alors qu'Homère présente une telle aventure maritime comme utopique, donc impossible : « Le palais d'Alkinoos est en un sens un oikos [demeure] parfait, mais [...] il est impossible » (P. Vidal-Naquet, in Annales, no 5, 1970). La « cité des passeurs » est donc elle-même un rêve irréalisable.

Un autre problème se trouve posé : celui de la localisation géographique de l'île. Victor Bérard (Les Navigations d'Ulysse) a cherché, après bien d'autres, à situer les nombreux pays et les peuples étranges évoqués dans le récit d'Ulysse : Cyclopes, Lotophages, Lestrygons... Pour les historiens actuels (P. Vidal-Naquet, J.-P. Vernant, notamment), qui envisagent la question de manière bien différente, tous ces peuples sont caractérisés, à des degrés divers, par leur sous-humanité. Ils ignorent, selon les cas, les cultures céréalières, la polis — bourg fortifié où se concentrent les activités administratives et politiques —, le feu culinaire ; et ils ne participent pas au sacrifice. Or, le sacrifice est l'acte humain essentiel, celui qui distingue les hommes, d'une part des dieux à qui on offre la fumée et les odeurs de viandes sacrificielles, d'autre part des animaux. Ces derniers se mangent entre eux : les Cyclopes sont anthropophages. Les animaux mangent cru : certains de ces peuples au nom mystérieux se nourrissent de fleurs ou de fruits (les Lotophages), donc d'aliments non cuits.

Entre cette sous-humanité et l'humanité authentique des Phéaciens, même si elle s'inscrit dans l'utopie, Ulysse doit choisir. Son retour à Ithaque, grâce à l'obligeance de ces « passeurs », marque son adhésion définitive à l'humaine condition. Les jardins d'Alkinoos sont le lieu de ce choix : cité idéale, mais aussi cité de l'ailleurs, du non-réel, de ce qui pourrait être accessible à des hommes.

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ODYSSÉE, Homère - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jean-François PÉPIN
  •  • 1 128 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Le retour d'Ulysse »  : […] L'œuvre s'ouvre sur quatre chants contant les aventures de Télémaque, parti à la recherche de son père. Télémaque rencontre Nestor, roi de Pylos, Ménélas, roi de Sparte, et recueille les récits du retour de Troie. Mais il ne parvient pas à retrouver son père. L'Odyssée proprement dite commence après cette « Télémachie ». Zeus ordonne à la nymphe Calypso de libérer Ulysse, qu'elle retient prisonn […] Lire la suite

Pour citer l’article

Marie-Rose MAYEUX, « ALKINOOS JARDIN D' », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jardin-d-alkinoos/