SALTER JAMES (1925-2015)

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Pilote de chasse de l’U.S. Air Force lors de la guerre de Corée, James Salter décide en 1957, après douze ans de service, de quitter l’armée pour devenir écrivain. Né James A. Horowitz en 1925, à Passaic (New Jersey), il a pris un nom de plume – « Salter, à cause de la sonorité anglaise et parce qu’il y a plein de psalters dans la Bible » – et il a déjà publié dès 1956 non pas un reportage de journalisme mais un roman, The Hunters, qui sera porté à l’écran en 1958, et traduit en français en 2015 sous le titre de Pour la gloire. Il va ensuite s’imposer en quelques œuvres comme l’un des meilleurs stylistes américains. Ce succès est largement confirmé en 2013 par All that is (Et rien d’autre, 2014), qui représente un « tout » pour son auteur, puisqu’il s’agit de quarante ans de la vie d’un homme qui a tout connu : la guerre, l’illumination et la faillite de l’amour, la trahison et les livres.

Pour James Salter, sobre et méticuleux, sans nostalgie ni complaisance, habitant de Bridgehampton sur Long Island, face aux rouleaux de l’Atlantique où il se baigne, la lumière et les couleurs sont les fondements de l’existence. Marqué par Gide, Céline, Colette et Saint-Exupéry, mais aussi ancien scénariste à Hollywood où il acquiert sa maîtrise des fondus enchaînés et du bon usage des figurants, il possède le sens de l’éphémère et du croquis, l’art d’exprimer l’essentiel immédiatement, dans une prose ciselée. Considérant comme désuète l’idée de héros, mêlant dans son récit des instants dilatés, des mouvements de hasard, des temps insignifiants, il entend, par l’écriture, « faire du grand amoncellement des jours quelque chose qui durera ». Le bref roman Solo Faces (1979 ; L’Homme des hautes solitudes, 1981), autour d’un passionné d’alpinisme, transpose son expérience du dépassement et des missions extrêmes, tandis que le recueil de onze nouvelles Dusk and Other Stories (1988 ; American Express, 1995), où se mêlent l’ascétisme de la phrase et le désespoir des sentiments, lui vaut le prix Faulkner. A Sport and a Pastime (1967 ; Un sport et un passe-temps, 1995), qui tire son titre d’un verset du Coran pour définir la vie, déroule la chronique sensuelle d’une passion radieuse et précaire entre un Américain et une provinciale de Bourgogne, alanguie à souhait : l’érotisme cru vu par les yeux d’un témoin pimente de perversité le va-et-vient entre celui qui habite la vie et celui qui la regarde, dans un voyeurisme subtil.

James Salter, romancier du désir

Photographie : James Salter, romancier du désir

La quête amoureuse trouve naturellement son écho dans la passion de l'éphémère qui parcourt une bonne partie de l'œuvre romanesque de James Salter. 

Crédits : Sophie Bassouls/ Sygma/ Getty Images

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Toujours composé de « petites révélations », selon ses dires pour évoquer une belle phrase, des images ou des incidents qui sont autant de beaux objets littéraires, suit un grand roman classique et qui fait date, Light Years (1975 ; Un bonheur parfait, 1997). Au fil de ces « années légères », s’inscrit l’usure sinon l’éphémère de l’amour à travers l’histoire d’« un couple pomponné comme un cadavre », au bord du pourrissement. James Salter, qui aime les correspondances entre écriture et peinture adosse ce roman à Pierre Bonnard, pour conter les prémisses de la démolition du bonheur conjugal, les mises à distance, l’érosion, son thème majeur, avec le sens aigu de tout ce qui se perd en route dans l’ambivalence du monde et de la vie.

C’est peut -être ce qui constitue la raison ultime de ses Mémoires, Burning the Days (1997 ; Une vie à brûler, 1999), un livre de confessions jusqu’à un certain point, dans lesquelles James Salter retrace son enfance new-yorkaise, la fascination pour la poésie, la vie à l’académie militaire de West Point, la fierté rigoureuse de son père, ses premiers vols. Cette autobiographie se lit comme un roman où l’écrivain évoque son goût immodéré du danger, son penchant pour les femmes et une affection pour la France, ce pays hédoniste. Mais si pour lui les souvenirs sont la richesse d’une vie, jamais ne se démentira son intérêt pour l’aujourd’hui, la période actuelle et la recherche d’une définition de l’homme. On retrouve l’observation du monde, la parfaite connaissance du milieu décrit, avec Cassada (2000), reprise de The Arm of Flesh (1961), et dans le recueil de nouvelles Last Night (2005 ; Bangkok, 2004). En 2013, l’université Yale lui décerne le prix Windham-Campbell pour l’ensemble de son œuvre.

Le succès qu’a connu Et rien d’autre, plus narratif, tient à son thème universel, populaire s’il en est : la recherche de l’amour d’une vie et d’un foyer, conjuguée avec la description du monde tel que Salter l’a connu. À travers le regard de Philip Bowman, éditeur hédoniste, le roman favorise non seulement une diversité de personnages féminins, de nuances et de scènes de sexe, mais aussi de lieux et d’atmosphères, qui permet de passer des haras de la Virginie anglo-saxonne aux beaux quartiers de Londres, de Paris à Tivoli-sur-Hudson. Grâce à la variété des saisons et des maisons, Salter effleure élégamment le désir amoureux, réussissant à merveille le dosage de la légèreté et de la gravité d’une quête. Même habileté dans le papillonnage de l’éditeur, sur fond de défense permanente de la librairie et de la littérature, lorsqu’une flânerie à Séville permet d’évoquer tour à tour Garcia Lorca et Don Juan. Cultivé, mobile, Philip Bowman, qui crée par métier l’enchantement des livres et par nécessité l’enchaînement des rencontres, se révèle être notre contemporain, cherchant remède dans le multiple. Mais le temps passe, du combat naval avec le Japon à l’assassinat de Kennedy et à la guerre du Vietnam : Et rien d’autre embrasse ainsi les mouvements d’une vie, des appétits de la jeunesse aux fièvres de la maturité. Vieillir, aimer peut-être... Par-delà l’insignifiance et la mélancolie, s’installe l’apaisement pour garder un œil sur l’histoire, l’architecture et la conduite humaine, pour décrire l’édition américaine au xxe siècle et rendre gloire au livre.

James Salter, un maître civilisé, lisse malgré ses notations ironiques, délicieusement esthète, pour qui « Il arrive un moment/ où vous savez que tout n’est qu’un rêve,/ que seules les choses qu’a su préserver l’écriture/ ont des chances d’être vraies. »

Il meurt à Sag Harbor (État de New York) le 19 juin 2015.

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Pour citer l’article

Liliane KERJAN, « SALTER JAMES - (1925-2015) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/james-salter/