JUAN DE BOURBON DON (1913-1993)

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Depuis le 15 janvier 1941, date à laquelle son père, le roi Alphonse XIII, avait abdiqué en sa faveur les droits de la couronne espagnole, don Juan de Bourbon et Battenberg voulut avoir pour seule mission d'être le porte-étendard de la maison royale.

Mais cet éternel prétendant au trône d'Espagne, né le 20 juin 1913, est mort à l'âge de soixante-dix-neuf ans sans jamais avoir régné. Singulière destinée d'un homme pour qui l'exercice de la politique s'avéra très difficile, voire dramatique, en des temps de révolutions, de guerres, de dictatures et d'exils. L'avènement de la seconde République (1931), qui signifie précisément l'exil pour la famille royale renversée, surprend ce marin de vocation à l'école navale de San Fernando, près de Cadix.

Il continue son apprentissage de navigateur dans la Royal Navy et sillonne les mers jusqu'à ce qu'il épouse, en 1935, à Rome, doña Maria de las Mercedes de Bourbon-Orléans, princesse des Deux-Siciles. Le 5 janvier 1938 naît un fils, Juan Carlos, dit « Juanito ».

La guerre civile fait alors rage en Espagne. Juan de Bourbon a tenté par deux fois de s'enrôler dans les rangs nationalistes. Mais Francisco Franco l'en a dissuadé. « Votre vie, quelque jour, sera trop précieuse pour que nous la risquions sur un champ de bataille », écrit-il. C'est une ruse. En fait, le généralissime n'a nulle intention de lâcher le pouvoir, qu'il a définitivement acquis en 1939. Quand les partisans du candidat au trône comprennent cela, ils se découvrent antifranquistes. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils font une erreur de calcul. Persuadés que les Alliés ne laisseront pas Franco accaparer le pouvoir, ils reprennent à leur compte les principes démocratiques pour lesquels les vainqueurs du fascisme se sont battus. C'est dans ce contexte que se situe le « Manifeste de Lausanne » (1945), dans lequel don Juan demande au dictateur de « reconnaître l'échec de sa conception totalitaire de l'État » et évoque ce que pourrait être la future Espagne, dotée d'une Constitution « approuvée par référendum ». Entre l'héritier d'Alphonse XIII, qui se proclame le « roi de tous les Espagnols », et le « caudillo par la grâce de Dieu » s'installe une tenace inimitié, mais aussi des relations troubles, qui vont déconcerter nombre de monarchistes, d'ailleurs divisés en plusieurs courants.

À la fin de l'année 1946, don Juan choisit de fixer sa résidence au Portugal, à Estoril. Actif, énergique, ce passionné de la mer ne manque pas une régate. Tout en menant une existence sportive et familiale, il sait entretenir des contacts permanents avec l'ensemble de l'opposition au régime franquiste. Cependant, il est obligé de composer avec son « adversaire », qu'il rencontre secrètement sur un yacht le 25 août 1948, au large de Saint-Sébastien. À l'issue de cette entrevue décisive, le prince Juan Carlos est autorisé à faire ses études en Espagne. Il fréquente l'université et les académies militaires, et acquiert une bonne connaissance des réalités du pays et de l'armée. Ce jeune homme, dont on croit alors le caractère malléable, vit dans l'ombre de Franco. Celui-ci le propose aux Cortes, le 22 juillet 1969, comme son successeur à la tête de l'État, en application d'une loi édictée en 1947.

Jamais don Juan n'avait accepté cette loi violant l'ordre de la succession dynastique et conçue, selon lui, avec « le seul propos de garantir la continuité du régime ». Aussi va-t-il se montrer vigilant lorsque, au lendemain de la mort du dictateur (20 nov. 1975), le pays s'engage sur une voie inattendue, en grande partie grâce à l'action du roi Juan Carlos Ier. Ce dernier, révélant enfin sa vraie stature, mène le pays vers une monarchie constitutionnelle, respectueuse des droits de l'homme et des libertés individuelles et collectives. Amnistie, élection d'un Parlement, reconnaissance des autonomies régionales (Pays basque et Catalogne) : toutes ces mesures marquent un tournant historique.

Don Juan considère que le moment est venu pour lui d'abdiquer en faveur de son fils. Il le fait le 14 mai 1977. Après ce qu'il appelle, dans son discours de renonciation, « tant d'années d'un fervent espoir », lui-même ne retient pour titre que celui de comte de Barcelone, l'un des plus anciens d'Espagne.

Mais son rêve n'est-il pas accompli ? « Je conçois la monarchie comme protection des libertés politiques et sociales fondamentales, comme un instrument de concorde entre tous les Espagnols, et comme un moyen de notre pleine intégration à la Communauté européenne », déclarait-il le 14 juin 1975, à Estoril, devant un groupe de quatre-vingts démocrates, monarchistes et républicains. Désormais, ses vœux sont comblés, même si son fils Juan Carlos a dû conquérir sa légitimité — notamment en matant le putsch dirigé par le lieutenant-colonel Antonio Tejero contre la démocratie, le 23 février 1981 —, plutôt qu'administrer un héritage.

Le comte de Barcelone meurt à Pampelune le 1er avril 1993, et reçoit des funérailles dignes d'un roi. Des milliers d'Espagnols défilent devant son cercueil, rendant hommage à son sens du sacrifice. À droite et à gauche de l'échiquier politique, les éloges pleuvent.

Enterré dans le panthéon royal du palais de l'Escurial, celui qui se considérait comme « titulaire des droits et des devoirs qui dérivent de plusieurs siècles d'histoire » repose auprès de ses ancêtres, parmi lesquels Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV.

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Françoise BARTHELEMY, « JUAN DE BOURBON DON - (1913-1993) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/don-juan-de-bourbon/