DAVES DELMER (1904-1977)

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Parti de sa base californienne, un sous-marin américain se glisse furtivement dans la baie de Tōkyō, y débarque des observateurs puis rejoint son port d'attache, au terme d'une mission particulièrement hardie et mouvementée. Filmé dans un style documentaire empruntant ses éléments dramatiques aux seules données de cet épisode authentique de la Seconde Guerre mondiale, Destination Tokyo (1944) valut à son réalisateur Delmer Daves une immédiate renommée. Dans ce premier film, la vérité s'annonçait déjà pour lui comme la pierre angulaire de son œuvre future.

Né à San Francisco, Delmer Daves est mort le 17 août 1977. À sa sortie de Stanford University (Palo Alto, Calif.) où, tout en interprétant différents rôles sur la scène du théâtre universitaire, il acquit une licence de droit, il s'orienta vers le cinéma. Accessoiriste, monteur puis comédien, il se fit par la suite une solide réputation de scénariste : il rédigea le script de la célèbre comédie de Leo McCarey, Elle et Lui (1939), avec Charles Boyer et Irène Dunne. Le succès obtenu par Destination Tokyo auprès du public, le conduisit à tourner d'autres films de guerre dans lesquels il s'intéressa davantage aux hommes qu'à l'action. Plus tard, il aima se souvenir de Pride of the Marines (1945), qui sortit en France en 1971 seulement, sous le titre La Route des ténèbres. À cette date, sa carrière de réalisateur était achevée depuis 1964. Parmi ses dernières productions, bien peu trouvèrent grâce aux yeux de la critique, encore éblouie par la mémoire de son unique film « policier », The Dark Passage (1947, Les Passagers de la nuit) et de ses westerns.

The Dark Passage, qui était tiré du roman du même titre de David Goodis, apporta la gloire au couple Humphrey Bogart-Lauren Bacall. Sans recourir au classique arsenal du « thriller », Daves s'attacha dans ce film aux pas d'un innocent condamné à la prison à vie et que son évasion plonge dans le menaçant univers de San Francisco ; la ville est saisie dans la réalité crue de ses rues et de ses quartiers les moins hospitaliers. La pointilleuse analyse de l'angoisse du héros, accablé d'injustes accusations de meurtres étrangers à sa vengeance, se développe en une suite de notations génératrices d'une oppressante atmosphère. Elle l'écraserait, si l'amour d'une femme ne lui offrait le salut. De ce film, dont la rigueur narrative est exemplaire, l'on garde le souvenir du judicieux emploi d'une caméra épousant subjectivement le point de vue du fuyard, durant la première partie de son retour à la liberté. Celle-ci s'achève par l'opération de chirurgie esthétique qui, tout en lui façonnant un nouveau visage, l'éveille à une autre vie quand on lui retire le cocon des bandages.

Ce thème de la seconde naissance d'un être à un autre monde jalonne les westerns de Delmer Daves, depuis La Flèche brisée (1950) jusqu'à La Colline des potences (1959). Dans un Ouest radicalement opposé à sa mythologie, l'épreuve atteint des personnages qui en sortent marqués par l'expérience, volontaire ou non, d'un milieu naturel et humain foncièrement hostile. Soit qu'ils succombent à sa violence (c'est le cas du garçon d'hôtel devenu cow-boy dans Cow-boy), soit qu'ils lui échappent après avoir connu l'enfer (La Dernière Caravane), soit encore qu'ils aient marché, bon gré mal gré, vers un autre homme (3 h 10 pour Yuma, 1957) ou un autre peuple (La Flèche brisée) pour s'acquérir son estime. Respectueux de la diversité du comportement humain, mais soucieux aussi de l'expliquer par le jeu de circonstances données dont il expose la nature précise, Daves, en créateur conscient de la portée morale de sa création, récrivit à sa manière la saga trop célébrée, trop mythifiée, du vieil Ouest, situations et personnages. Les fermiers de Jubal (1956), prompts à lyncher un innocent, les mineurs cupides et bornés de La Colline des potences ; les cow-boys abjects et les racistes qui « cassent du Peau-Rouge » y composent une sinistre galerie, assurément moins reluisante que celle des légendes héroïques. Chez lui, pas plus de personnages blanchis par celles-ci que de scénarios stéréotypés accordés à la tradition du genre. Le cadre physique, nettement circonscrit en sa géographie, et le milieu social, précisément situé quant à la profession et à l'époque, commandent l'ordonnancement du drame : le sud-est de l'Arizona au temps de Cochise, le Montana des mines, le Wyoming des fermes, le désert et ses impératifs quant a la survie des téméraires qui s'y aventurent. Autant de lieux particuliers, autant d'actions spécifiques de ces lieux. Les sentiments et les comportements des hommes obéissent à leurs couleurs propres. Tout un ensemble de facteurs ailleurs ignorés orientent les destins. Ils font des hommes ce qu'ils sont et rien de plus.

Malgré les beautés qui les éclairent, en particulier dans la subtile peinture de l'amour, les westerns de Delmer Daves, que l'on prendra toujours plaisir à regarder et à étudier, sont, au demeurant, plus une réflexion sur l'influence corruptrice d'un milieu sur l'homme que l'exaltation de ses vertus, mêmes fortes et revigorantes. C'est dire assez l'ampleur de la destruction du mythe par cet auteur, plus soucieux de naturalisme que de romantisme, cela au nom de la conception qu'il nourrissait de son art : « Compréhension, éducation. Un thème, disait-il, qui vaut bien qu'on lui consacre toute une vie. » Ce qu'il fit.

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Jean-Louis RIEUPEYROUT, « DAVES DELMER - (1904-1977) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/delmer-daves/