ESTEBAN CLAUDE (1935-2006)

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L'œuvre de Claude Esteban est tout entière placée sous le signe d'une expérience de la langue qui tient pour une part décisive de la traduction : poète attentif au retrait du sensible dans la formulation verbale, prosateur vif tour à tour ironique et méditatif, affrontant l'expérience du deuil ou l'irréparable du bilinguisme, comme la mémoire évasive des tableaux ou des livres, il fut aussi un critique d'art éclairé et le passeur, en langue française, d'écrivains de langue espagnole tels que Quevedo, Jorge Guillén (Cantique, 1977) ou Octavio Paz (Le Singe grammairien, 1972, notamment). Cependant, cet écrivain épris de solitude, et dont l'œuvre ne peut être aisément rattachée à tel ou tel des courants de la poésie française des quarante dernières années, a su rester ouvert aux entreprises collectives dont il prit la responsabilité, à la direction de la prestigieuse revue Argile qui assura aux éditions Maeght le relais de L'Éphémère, à la tête de la collection Poésie chez Flammarion, au cours des traductions collectives de la fondation de Royaumont comme à la présidence de la Maison des écrivains.

Claude Esteban venait de faire paraître Le Jour à peine écrit (2006), anthologie de ses poèmes publiés de 1967 à 1992 : ce volume donne la mesure d'une trajectoire poétique qui trouva à se formuler dans des directions diverses mais toujours corrélées. En effet, le poète solaire et tellurique de La Saison dévastée (1968), premier recueil fondateur, a conduit pendant quarante ans une expérience d'écriture dont la diversité laisse transparaître une attention permanente au travail du visible et à l'inachevé. La forme ramassée de la plupart de ses poèmes répond à une vocation originaire, dont les premiers recueils, réunis en 1979 sous le titre Terres, travaux du cœur, portent l'empreinte. Renonçant à exercer sur le monde sensible une souveraineté dont elle connaît la nature précaire, la langue s'efforce cependant de rendre compte de l'instant, du fragment, de ces Morceaux de ciel, presque rien (titre d'un recueil paru en 2001) dont elle donne la mesure sous une forme explicitement classique : en distiques souvent, en mètres réguliers parfois. Ainsi ce contemporain mélancolique et réservé, extrêmement attentif aux formes les plus innovantes de la langue poétique, a-t-il théorisé dans Critique de la raison poétique (1987), avec sa retenue coutumière et une pointe de provocation aussi, ses méfiances à l'endroit de l'image issue du surréalisme, des pratiques formelles de rupture, et sa propre passion pour l'inactuel, où se rencontrent les figures tutélaires de Shakespeare ou Pessoa, de Quevedo ou d'Octavio Paz, de Nerval, le poète de la seconde patrie, comme celles d'Yves Bonnefoy ou de Jorge Guillén.

Attaché à l'immédiat, (fût-il étroitement conjoint à l'inaccessible), Claude Esteban a composé des recueils poétiques (on retiendra Le Nom et la demeure, 1985 ; Élégie de la mort violente, 1989 ; Quelqu'un commence à parler dans une chambre, 1995 ; Étrangers devant la porte, 2001) dont la succession s'accompagne de proses et d'essais d'une nature fort proche, et qu'il paraît vain de distinguer fondamentalement des poèmes proprement dits. Il y est question aussi bien de la traversée des langues et d'une expérience fondatrice du Partage des mots (1990), comme de l'expérience lumineuse et désolée à la fois des tableaux d'Edward Hopper, dans le beau Soleil dans une pièce vide (1991). De même, lorsque Claude Esteban rassemble dans Poèmes parallèles (1980) des textes de Góngora, Quevedo, Jiménez, Guillén, Aleixandre, Vallejo, Paz, Pizarnik, Pessoa et Gimferrer, il accompagne cette anthologie d'un bref essai qui indique à quel point l'expérience de l'œuvre traduite s'inscrit dans la continuité de sa propre écriture. Qu'il s'agisse de Virgile ou de T. S. Eliot, ces œuvres de translation, à la façon des classiques, viennent rejoindre ses propres vers ou proses comme ces figures du Fayoum (1999) entourent de leur visage intensément présent la méditation poétique. Dans un autre ordre d'idées, deux livres ont paru sous le nom d'Arthur Silent, qui témoignent d'une veine ironique et mordante où la légèreté d'un hétéronyme allusif laisse percer, cependant, quelques ombres familières.

Enfin, Claude Esteban s'est consacré à ces Veilleurs aux confins (1978) que sont aussi les peintres de son temps : Fernandez, Morandi, Sima, Szenes, Tal Coat, Ubac, Vieira da Silva, autant d'essais auxquels s'ajoutent les deux imp [...]

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Écrit par :

  • : maître de conférences à l'université de Pau et des pays de l'Adour, faculté de Bayonne

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Pierre VILAR, « ESTEBAN CLAUDE - (1935-2006) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/claude-esteban/