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CETTE PUTAIN SI DISTINGUÉE (J. Marsé)

Dans son dernier roman Cette putain si distinguée (Esa puta tan distinguida, Lumen Libri, 2016 ; traduit de l’espagnol par J.-M. Saint-Lu, Christian Bourgois, 2018), Juan Marsé convoque les thèmes qui imprègnent l’ensemble de son œuvre, la mémoire personnelle et collective, ses souvenirs de la Barcelone de son enfance, du quartier populaire du Guinardo, mêlés à ceux de l’histoire espagnole, de l’après-guerre, du franquisme et de la transition démocratique. L’omniprésence de l’univers du cinéma et une réflexion interne sur l’écriture, dans un jeu « méta-littéraire », trouvent aussi leur place dans ce roman.

Une allégorie de la mémoire

La singularité de l’œuvre provient tout d’abord du fait-divers qui sert de trame au roman : l’assassin, Fermín Sicart, un projectionniste devenu amnésique après son séjour à l’hôpital psychiatrique de Ciempozuelos, reconnaît avoir tué une prostituée du nom de Carolina Bruil, en janvier 1949, mais ne se souvient pas du motif de son crime. La victime a été retrouvée morte dans la cabine de projection du cinéma Delicias, étranglée avec des bouts de pellicule. Pourquoi le meurtrier a-t-il assassiné cette jeune femme alors qu’il déclare en être encore amoureux ? Quels liens celle-ci entretenait-elle avec le crapuleux phalangiste, Ramón Mir ? Et quel rôle Liberto Augé, affilié aux milieux syndicalistes anarchistes, et lui-même opérateur projectionniste et collègue de Fermín Sicart, a-t-il joué auprès de ce dernier ? Toute l’originalité du roman réside dans la réécriture du drame, en une sorte de « mise en abyme » : le narrateur, qui apparaît sous les traits d’un romancier, un double de l’auteur Juan Marsé, est engagé durant l’été 1982 par Vilma Films pour rédiger un pré-scénario de cette histoire. Sur les seize chapitres qui composent le roman, deux se présentent comme l’écriture du scénario en cours, alors que trois autres combinent la narration à la première personne du singulier – dominante dans le roman – avec des passages du synopsis du film que le narrateur est censé écrire.

Cette hybridité invite le lecteur à un questionnement sur la pluralité des écritures selon la finalité visée, interrogation présente dès le premier chapitre du roman qui s’ouvre sur une parodie d’interview : un auteur fictif, le double de Marsé, feint de répondre à un questionnaire dont seules les réponses sont retranscrites. Celles-ci concernent aussi bien la politique et la production cinématographique que la vie de l’auteur, sa vocation littéraire, son œuvre, et notamment son roman qu’il décrit comme une sorte de « trompe-l’œil » traitant « des ruses de la mémoire et des pièges que nous tend cette putain si distinguée ».

L’intrigue qui se noue autour de Carolina Bruil et de son assassin amnésique ne peut-elle être perçue comme un prétexte pour inciter le lecteur à réfléchir sur les enjeux de la mémoire, ses possibilités de manipulation et de falsification, mais aussi sur les stratégies de l’oubli, un thème fondamental qui traverse toute l’œuvre de Marsé ? Le roman pourrait se lire également comme une métaphore politique faisant écho à l’Espagne de la transition démocratique à laquelle se réfère l’écrivain dès les premières pages du livre : « À l’époque, durant l’été 1982, le pays tout entier se débattait entre la mémoire et l’oubli volontaire. »

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Écrit par

  • : maître de conférences à la faculté des lettres, Sorbonne université

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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