CENT ANS DE PRESSE YIDDISH EN FRANCE (exposition)

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L'année 1996 a vu s'éteindre à Paris ce qui fut le dernier quotidien yiddish non seulement en France, mais dans le monde entier. En effet, après le 28 juin de cette année, date du dernier numéro de Unzer Vort, il ne restait sur la planète aucun des innombrables journaux qui, rédigés souvent par de grands journalistes et tirant parfois à des centaines de milliers d'exemplaires, avaient accompagné depuis presque un siècle l'apogée et le déclin des communautés juives yiddishophones, de Varsovie à New York, de Saint-Pétersbourg à Montréal, de Vilna à Paris ou à Johannesburg, de Londres à Buenos Aires ou à Melbourne.

Rien ne désignait par avance la capitale française pour être le dernier bastion de cet empire de papier né dans la Russie des tsars et arrivé au sommet de sa puissance dans l'Amérique des années 1920. Rien, sauf peut-être un certain esprit de fidélité à la culture yiddish populaire et séculière qui s'affirme en France depuis vingt ans et qui a pour foyer principal la bibliothèque Medem. Cette association fut fondée en 1928 par des travailleurs juifs immigrés de Pologne, militants du mouvement socialiste juif Bund organisés dans le Arbeter Ring (Cercle amical des travailleurs). Sous l'Occupation ses responsables réussirent à sauver ses 5 000 volumes ; c'est ainsi qu'ils ont pu poursuivre à la Libération leur activité en tant que bibliothèque populaire, dont le nom perpétue la mémoire du leader bundiste Vladimir Medem (1879-1923).

À partir des années 1970, dans le Xe arrondissement de Paris, la bibliothèque Medem assume, malgré la modestie de ses moyens, les fonctions d'un centre d'étude et de formation, principale adresse à Paris pour la transmission de la culture yiddish. En fait, hormis les fonds yiddish de certains grands établissements nationaux ou universitaires, elle est la plus importante bibliothèque de cette langue en Europe, et la seule à ouvrir régulièrement ses portes à tous les publics. Une équipe formée par des spécialistes et des bénévoles dévoués à cette culture s'occupe de conserver et d'élargir ses collections, riches de 25 000 livres et périodiques yiddish et de 6 000 ouvrages en français, anglais, hébreu, polonais, russe ou allemand, consacrés à tous les aspects de la culture juive : histoire, langues et littératures, pensée, sociologie, folklore. La bibliothèque est régulièrement fréquentée tant par ses lecteurs traditionnels de langue maternelle yiddish que par des enseignants, étudiants, chercheurs, journalistes, artistes, amateurs de musique juive ou de généalogie...

C'était donc à la bibliothèque Medem de réagir par un événement culturel positif à ce revers pour la yiddishophonie que représentait l'arrêt de Unzer Vort. La réponse prit la forme d'une exposition nommée De sang et d'encre s'imprime le temps-Cent Ans de presse yiddish en France 1892-1997. Le projet fut mis en œuvre par un comité d'organisation animé par Irène Boyer ; la conception graphique fut confiée à Myriam Boyer.

Alliant avec originalité une grande rigueur informative, une présentation harmonieuse et un vrai pouvoir d'évocation poétique, cette exposition fut ouverte au public du 5 au 23 février 1997. On y a vu, réunis pour la première fois dans un cadre cohérent, une bonne partie des plus de 250 titres yiddish publiés en France depuis le Parizer Algemeyne Yiddishe Folks-Tsaytung paru en 1892. Une vingtaine de panneaux expliquaient l'arrière-plan historique et l'évolution des périodiques dont des exemplaires jaunis étaient exposés en début de parcours. Surmontant chaque panneau, une citation littéraire ou biblique aidait subtilement à mettre en perspective cette entité par définition éphémère et réductrice qu'est le journal.

Après un premier panneau de présentation, un tableau : sur une table, un journal déplié, une paire de lunettes. À côté, la chaise vide. Le lecteur est absent, effacé d'abord par le génocide, puis par l'assimilation linguistique. Cette évocation incite au retour en arrière, au berceau de la presse yiddish : les Kurantn d'Amsterdam (1686). En France, le pionnier est le Çaitung, qui paraît en judéo-allemand à Metz en 1789. Mais l'évolution en France ne prend tout son sens qu'à la lumière de deux modèles : l'américain et celui de l'Europe orientale. Le premier est représenté par le Forverts new-yorkais, fondé en 1897, et par Abe Cahane, son directeur pendant plus d'un demi-siècle. Le second est incarné à partir de 1902 par Der Fraynd de Saint-Pétersbourg, ou encore par le Haynt et le Moment de Varsovie, qui se disputent, dès la veille de la Première Guerre mondiale, les faveurs des millions de lecteurs polonais.

Comme en Amérique, la grande immigration de juifs yiddishophones du monde slave commence en France en 1880. À la faveur de la loi du 7 juillet 1901 se développe une presse d'opinion où prédominent les publications des sociaux-démocrates, des anarchistes et du Bund. Der Yidisher Arbeter (Le Travailleur juif) est le premier grand journal yiddish parisien (1911-1914). À partir de 1926, le Parizer Haynt (La Journée parisienne) s'impose comme le principal quotidien généraliste, sous la direction de Y. S.Yatskan, qui y applique avec succès l'expérience du Haynt de Varsovie, dont ils est le fondateur et propriétaire. Pour faire contrepoids à ce journal « bourgeois », les communistes de langue yiddish créent en 1934 la Naye Presse. Cet organe est le phare d'un large éventail de périodiques publiés dans les années 1930 par les nombreuses organisations communistes de tous ordres : syndicales, culturelles, de quartier, etc. D'autres publications reflètent les multiples idéologies qui caractérisent, en France comme en Pologne, la société juive de l'entre-deux-guerres : le socialisme du Bund, les variantes nombreuses et changeantes du sionisme, le trotskisme, le territorialisme, la mouvance religieuse.

La Seconde Guerre mondiale met fin à ce foisonnement journalistique. La résistance juive publie tant bien que mal bulletins et tracts ronéotypés pour mettre en garde la population juive contre la déportation et appeler à la lutte. Dans les camps français, l'information circule, officiellement ou non, grâce à des bulletins parfois manuscrits. Dans l'après-guerre, malgré le génocide nazi et la répression stalinienne qui ont tari la source même de la culture yiddish en Pologne et U.R.S.S., survivants locaux et réfugiés d'Europe de l'Est arrivés par dizaines de milliers en France font renaître leur presse. Pendant presque un demi-siècle, Unzer Vort (sioniste), Naye Presse (communiste) et Unzer Shtime (bundiste) vont persévérer d'abord dans la défense de leurs idéologies, puis dans la lutte pour la survie. Jusqu'aux années 1960 ils seront accompagnés par des revues littéraires et culturelles, des journaux pour enfants, des périodiques médicaux et même par les publications spécialisées de certaines prof [...]

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Écrit par :

  • : maître de conférences de langue et littérature yiddish à l'Institut national des langues et civilisations orientales

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Yitzhok NIBORSKI, « CENT ANS DE PRESSE YIDDISH EN FRANCE (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cent-ans-de-presse-yiddish-en-france/