AMERICAN DARLING (R. Banks)Fiche de lecture

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Depuis Au cœur des ténèbres, l'Afrique n'a cessé d'être le miroir grossissant qui renvoie à l'Occident le reflet de ses terreurs et de ses turpitudes. Le Liberia de Russell Banks n'est certes pas le Congo de Conrad, mais c'est toujours la même « horreur », comme finit par le découvrir l'héroïne d'American Darling (trad. P. Furlan, Actes Sud, Arles, 2005).

Russell Banks

Photographie : Russell Banks

Romancier des États-Unis et de ses frontières tant extérieures qu'intérieures, Russell Banks se situe dans la lignée d'un John Steinbeck. 

Crédits : Ulf Andersen/ Getty Images

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American Darling est d'abord une confession. Quand s'ouvre son récit, Hannah Musgrave a cinquante-neuf ans, et vit dans une ferme des Appalaches, au milieu des Adirondacks. Mais elle ne tarde pas à nous apprendre qu'avant d'élever des poulets bio, elle eut d'autres vies. Fille unique d'un pédiatre célèbre, elle milita dans les années 1960 pour les droits civiques des Noirs et contre la guerre au Vietnam. Cette héritière rebelle de la bourgeoisie puritaine et libérale de la côte est poussera l'engagement révolutionnaire jusqu'à rejoindre dans la clandestinité les terroristes du Weather Underground. Recherchée par le F.B.I. au début des années 1970, elle trouve refuge au Liberia, où elle devient l'épouse de Woodrow Sundiata, ministre délégué à la Santé publique sous la présidence de William Tolbert, et met au monde trois fils.

À Monrovia, Hannah mène pendant plusieurs années une existence futile de femme de ministre. Mais en 1980, Tolbert est assassiné lors du coup d'État du sergent-chef Samuel Doe. Arrêté, puis relâché, Sundiata est sommé de se séparer de son épouse blanche. Hannah rentre aux États-Unis, laissant derrière elle son mari et ses fils. Six mois plus tard, elle est cependant autorisée à revenir au Liberia, et réussit même à s'assurer le soutien du nouveau président pour la création d'un « sanctuaire » destiné à accueillir des chimpanzés rescapés d'expériences médicales. Mais l'opposition à la dictature de Doe s'organise sous la conduite de Charles Taylor. La famille de Hannah n'échappera pas aux horreurs de la guerre civile. En 1990, sous les yeux de sa femme et de ses enfants, Woodrow est exécuté à la machette par des sbires de Doe, lui-même tué sauvagement peu de temps après par les rebelles victorieux. Son mari mort et ses fils mystérieusement disparus, Hannah repart aux États-Unis. Dix ans plus tard, elle retournera une dernière fois au Liberia pour comprendre pourquoi elle en était partie. Elle ne retrouvera pas ses fils, mais finira par apprendre qu'ils sont devenus tous trois d'horribles tueurs.

Qui est Hannah ? Comme tant de romans américains, American Darling est une variation sur le rêve toujours renaissant de la réinvention de soi. « C'est cela, le véritable Rêve américain, pas vrai ? Pouvoir repartir à zéro, changer de forme, disparaître et resurgir plus tard en étant quelqu'un d'autre. » Hannah, tout au long de sa vie, se cherche et se fuit, étrangère à elle-même, partagée entre des identités multiples que signalent ses prénoms et noms successifs : Hannah Musgrave, Scout, Dawn Carrington, Mrs. Woodrow Sundiata. Mais dans le roman, comme personnage, elle n'est pas sans visage. Le portrait que Russell fait d'elle est sans sympathie. Hannah est de ces idéalistes redoutables qui tueraient père et mère pour le triomphe de leurs principes. Elle aime l'humanité, d'un amour froid et abstrait ; les hommes dans leur individualité lui indiffèrent. Comme elle a abandonné ses parents, elle a quitté sans grands regrets ses amants, ses amis, son mari et jusqu'à ses propres enfants. Elle a pris soin de ne jamais s'attacher à personne. Ses capacités d'affection ne vont guère au-delà de ses chers chimpanzés, et tous ses élans vers autrui la ramènent finalement à elle-même.

À travers le destin fourvoyé de Hannah, Banks dénonce les égarements d'une génération qui croyait pouvoir changer le monde et n'hésitait pas à recourir à la violence pour le rendre meilleur. Se retournant vers son propre passé, réglant par fiction interposée ses comptes avec lui-même, Banks instruit le procès du radicalisme des années 1960 et en décrit longuement les ravages. Mais comme Philip Roth dans Pastorale américaine, il force le trait. Hannah, telle qu'elle se raconte et se décrit, est si monstrueuse dans son narcissisme qu'elle finit non seulement par glacer le lecteur mais par paraître invraisemblable. Et derrière le personnage se devine le romancier qui tire les ficelles. À aucun moment Hannah ne s'émancipe de sa t [...]

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André BLEIKASTEN, « AMERICAN DARLING (R. Banks) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/american-darling/