TROYAT LEV TARASSOV dit HENRI (1911-2007)

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Lev Aslanovitch Tarassov naît à Moscou en 1911. Soixante ans plus tard, dans un livre de souvenirs, Un si long chemin (1976), il aura à cœur de rappeler les origines arméniennes de ses parents. La révolution bolchévique l'amène à quitter la Russie dès 1917 : après bien des péripéties, il arrive en France à dix-neuf ans. Des études de droit et sa naturalisation lui permettent d'occuper un poste de rédacteur à la préfecture de la Seine, un emploi qu'il conservera jusqu'en 1943. Mais sa passion est ailleurs. À vingt-cinq ans, et tandis qu'il est encore sous les drapeaux, il publie son premier roman, Faux jour (1935), immédiatement récompensé par le prix du roman populiste. Trois ans plus tard, le prix Goncourt est décerné à L'Araigne. C'est donc un écrivain déjà célèbre − l'Académie française lui offre un prix pour l'ensemble de son œuvre en 1938 − qui va s'engager pendant quarante ans dans la publication de romans (La Neige en deuil, 1952 ; Grimbosq, 1976 ; Le Pain de l'étranger, 1982), de nouvelles (La Geste d'Ève, 1964 ; Les Ailes du diable, 1966) ou de récits de voyage. Surtout, il va attacher son nom à la rédaction régulière de cycles romanesques, qui prennent pour cadre la France ou la Russie. Dix romans « français » vont connaître un succès colossal : Tant que la terre durera, 1947-1950 ; Les Semailles et les moissons, en cinq volumes, 1953-1957 ; Les Eygletière, 1965-1967. Onze autres sont « russes » : La Lumière des justes, 1959-1963 ; Les Héritiers de l'avenir, 1968-1970 ; Le Moscovite, 1973-1975. À chaque fois, Henri Troyat se documente précisément et fait de l'histoire le fond de scène sur lequel se jouent des destins singuliers. Les personnages connaissent les affres de la France d'après la Grande Guerre ou, quand ils sont russes, de la Russie des tsars jusqu'à la révolution d'Octobre. La boulimie d'écriture ne s'arrête pas là. Alors qu'il est élu à l'Académie française au fauteuil de Claude Farrère (1959), Henri Troyat se fait le biographe des grandes figures de la Russie tsariste : les personnages politiques (Catherine la Grande, 1977 ; Pierre le Grand, 1979 ; Alexandre Ier, 1981) le disputent aux écrivains dont il a fait ses maîtres (Dostoïevski, 1940 ; Pouchkine, 1946 ; Tolstoï, 1965 ; Gogol, 1971 ; Tchékhov, 1984 ; Tourgueniev, 1985 ; Gorki, 1986). Le domaine français n'est pas en reste avec des biographies de Flaubert, Maupassant, Verlaine... Ce qui ne va pas sans difficultés parfois, quand l'écrivain se trouve condamné à une lourde amende (1997) pour plagiat à propos de son ouvrage sur Juliette Drouet.

Cette carrière, jalonnée par les titres et les honneurs, s'est poursuivie sans grand changement jusqu'à sa mort (le 2 mars 2007). C'est au total la somme impressionnante de plus de soixante romans, trente biographies, huit essais et deux pièces de théâtre qu'il laisse à la postérité. Troyat est un écrivain populaire qui s'adresse non à ses pairs en littérature, mais à des lecteurs plus ordinaires, passionnés par les romans qui embarquent des personnages dans les tourbillons de la grande et de la petite histoire. Les bouleversements formels du genre romanesque au xxe siècle, de Proust à Joyce ou de Céline à Faulkner, n'ont aucunement affecté ces dizaines de milliers de pages rédigées selon la grande tradition du roman russe et français du xixe siècle. D'où son succès considérable auprès du grand public, qui a cru reconnaître en Troyat un nouveau Balzac. À ceci près que le créateur de la Comédie humaine parlait de ses contemporains, alors que Troyat a traversé tout un siècle pour parler du précédent. Habile dans l'art d'agencer, à travers scènes et dialogues, les effets de réel dans la peinture des personnages et des climats domestiques, il sait user des ressources du roman pour rendre le climat d'une époque. S'il pratique peu l'écriture du moi à proprement parler, Aliocha (1991) ne s'en présente pas moins comme un roman d'apprentissage dans lequel le vieil homme retrace son expérience propre. Ses intrigues comme son style trahissent une forte nostalgie pour un passé englouti, en même temps qu'un imaginaire tourmenté qu'habitent des personnages brutalisés par la vie : Le mort saisit le vif (1942), Le Front dans les nuages (1977), Viou (1980), La Dérision (1983), Marie Karpovna (1984), Le Bruit solitaire du cœur (1985), etc. Cette œuvre permet une réflexion privilégiée sur le divorce entre la littérature légitimée des clercs et la lecture romanesque effective qui est celle, comme on le voit avec Troyat, de dizaines de milliers de personnes.

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Michel P. SCHMITT, « TROYAT LEV TARASSOV dit HENRI - (1911-2007) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/troyat-lev-tarassov-dit-henri/